Sur la traduction créole de la nouvelle de Guy de Maupassant Le rosier de madame Husson, (Vié gason man Isson-an) par Francine Narèce et Roland Davidas

Roland Davidas

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Au nom du père et du fils et de la fille aussi[1] a suscité un certain émoi et beaucoup d’intérêt à sa parution en 2017. Sept ans après, une journaliste entreprend la réalisation d’un documentaire qui est encore visible sur l’Internet sur la personnalité du père antillais et désire rencontrer l’équipe, signataire de l’ouvrage. Rendez-vous est pris en Martinique. Quelques personnes proches sont invitées à partager le déjeuner concocté pour l’occasion. Parmi les convives se trouve Roland Davidas, enfant frère et sœur. Les interviews se prolongent tout au long de la journée. Chacun écoute en attendant son tour. Il s’agissait de parler de l’expérience décrite dans l’ouvrage cité plus haut. Roland prête l’oreille quand vient mon tour. Je vais parler de mon père qui était son oncle et son parrain, frère de sa mère qui était ma marraine. Je vais parler de leur mère, notre grand-mère. Il y a des choses que certains ont dites et d’autres qu’ils ont tues. Des choses graves, des choses légères, des choses étonnantes, des choses révoltantes, des choses amusantes qu’il nous avait racontées. La mère que nous appelions, ma fratrie et moi bonne manman et lui et la sienne Doudou, lisait Maupassant à ses trois enfants. Un garçon, deux filles. Des nouvelles. Le rosier de madame Husson. (Est-ce pour cette raison qu’il lisait autant ? Fernande, éti ou mété liv Raymond Aron mwen-an? J’éclate de rire en racontant cette histoire à ma sœur. Je ris de l’incongruité de la question, de son contenu, du créole associé à Raymond Aron.) Roland écoute et quand l’heure approche de se séparer, il m’adresse au coin de l’oreille, une demande à laquelle j’étais bien loin de penser. En hommage à Doudou. Traduire « Le rosier de madame Husson » en créole? Oui, bonne idée.

Alors, les questions fusent. Où avait-elle trouvé ce livre ? Quel âge avait-elle ? Et les enfants ? Qui lui avait appris à lire ? Mon père est né en  1930 et elle en 1902. Il est difficilement concevable qu’une jeune femme dans la campagne du Vauclin ait pu avoir les moyens de s’instruire à moins d’avoir une volonté inébranlable. L’urgence était au travail, à la survie. Oui, mais si pour Célima la survie passait par la connaissance ? Après tout, cela semble une évidence dans un système colonial. Man Tine l’avait bien dit à José : je ne veux pas que tu ailles travailler dans la canne. L’objectif était-il de communiquer l’amour de la lecture pour susciter ce faisant l’intérêt pour l’apprendre? On voulait tous apprendre, dit un personnage d’une pièce de théâtre[2]. Apprendre oui, mais toujours dans la langue inculquée et imposée par l’oppresseur. Entendons-nous bien : Célima en lisant Maupassant à ses enfants dans la campagne du Vauclin, voit plus loin pour ses trois enfants et la maîtrise de la langue est indispensable pour se frayer un chemin dans cette société post-esclavagiste où presque tout le monde s’exprime en créole, sinon, on vous renvoie avec des rires moqueurs dans votre campagne. Aujourd’hui, les petits-enfants de Célima traduisent dans cette langue dont on essayait de se débarrasser, le créole, ce conte, cette nouvelle qu’elle lisait à ses enfants. Cela porte, me semble-t-il, les doux parfums d’une victoire. Non seulement ils se sont approprié la littérature de l’autre, mais ils l’ont transposée dans un environnement inespéré, inattendu.

Nou té fini dépasé Lajizo… Lajizo, Lajizo… men yo sé di man konnet an moun isi-a… Patat sa man sèten man ni an kanmarad koté-tala. 

La boucle est bouclée. A-t-on encore besoin de se dire tout lang sé lang? Il n’y a plus rien à démontrer. C’est à nous maintenant, à chacun et chacune de s’approprier la graphie, de lire, d’écrire. Ce n’est plus depuis de nombreuses années, l’affaire d’un petit groupe d’universitaires et leurs étudiants passionnés. L’évolution fulgurante de notre petite île a fait craindre jadis que le créole ne tombe petit à petit dans l’oubli. Il n’en est rien, il est plus vivant que jamais, il n’y a plus rien à démontrer.

                                                 Francine Narèce Vié Gason man Isson an, Ed Nestor

 

[1] L’Harmattan, 2017

 

[2] Libres sœurs de Mériba, Ed Nestor

 

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