Pourquoi le plan de Trump à Cuba ne fonctionnera probablement pas

Le pays compte plus d’alliés que dans les années 1990, en partie grâce à sa diplomatie médicale. Donald Trump veut prendre Cuba. Son plan fonctionnera-t-il ? Probablement pas. Le gouvernement Trump a affirmé que Cuba devra ouvrir son économie, « qu’il le veuille ou non ».

Présentement, les États-Unis et l’Iran ont signé un accord de cessez-le-feu, durant deux semaines. Durant ces deux semaines, il serait peu probable que les États-Unis tentent de mener une opération militaire directe à Cuba.

Le gouvernement Trump affirme se rapprocher d’un deal. Or, le Mexique continue d’envoyer du pétrole et de l’aide, la Russie en fournit davantage, et la Chine a également apporté son soutien. Des flotillas de centaines de militants, de journalistes et de politiciens amènent également du soutien humanitaire et diplomatique. Même si la Maison-Blanche dit que Cuba est sans alliés, Cuba continue de garder ses alliances, alors que Trump continue d’aliéner le reste de la planète.

Les conditions sur l’île sont désastreuses en raison de l’embargo américain, qui vise d’abord les armes, en 1958, mais s’étend jusqu’à devenir total, en 1962, et qui a été récemment renforcé par Trump. Le gouvernement Trump bloque l’entrée de l’énergie, de la nourriture, de l’eau et de toute fourniture médicale, tout en bloquant la grande majorité de son commerce extérieur.

Les coupures de courant peuvent durer jusqu’à 20 heures par jour. Des hôpitaux ferment des ailes entières, et beaucoup de patients sont déjà morts. La nourriture pourrit faute de réfrigération, poussant la malnutrition infantile à des niveaux inédits depuis les années 1990. Mais malgré ces souffrances, Cuba ne cède pas. Les négociateurs cubains ont affirmé qu’ils « n’iront nulle part ».

Les Cubains se font rappeler tous les jours ce que signifiait la subordination à la domination américaine, et ils en voient une démonstration en direct au Venezuela, où les États-Unis extraient des milliards de dollars d’or et de pétrole sans égard pour le droit international ou la population locale. La cruauté des pressions américaines, et son historique de « soutien pour la liberté et la démocratie », ne va probablement qu’inviter les Cubains à se radicaliser davantage.

Il y a d’ailleurs eu d’importantes manifestations de jeunes à Cuba, mais celles-ci dénoncent les États-Unis, écartant la possibilité d’un coup d’État interne. Dans les derniers jours, des milliers de jeunes et des milliers de mères ont débarqué à La Havane pour blâmer les Américains pour leurs maux, alors qu’il y a à peine trois ans, ces mêmes Cubains se mobilisaient contre le gouvernement local. C’est pour dire que la campagne américaine a réussi à mobiliser des factions ouvertes à critiquer le régime à plutôt se retourner contre les Américains. Selon des reportages, les ligues communistes locales voient d’énormes montées d’adhésions, et c’est la même chose pour l’armée cubaine.

La population cubaine a perdu plus d’un million de jeunes par émigration (10 % de sa population), ce qui a ralenti l’économie et réduit le risque d’insurrection. Les Cubains de droite, riches, se trouvent en Floride du Sud ; ils sont d’ailleurs une grande base de soutien pour Trump. Il reste une population plus âgée et plus idéologiquement engagée, non prête à joindre une campagne américaine.

L’histoire de l’ingérence américaine à Cuba est longue et sanglante. Il y a eu l’échec du débarquement de la baie des Cochons en 1961. Il y a eu des centaines de tentatives d’assassinat contre Fidel Castro et d’autres dirigeants socialistes. Il y a l’embargo en cours, amené à de nouveaux extrêmes sous Trump. Depuis presque sept décennies, Washington utilise le Département du Trésor pour saisir des milliards en actifs cubains. Toutes les ressources pour un changement de régime ont été utilisées. Rien n’a fonctionné — à part de brefs efforts diplomatiques sous Obama.

Trump et les « faucons » souhaitent un retour à l’ancien régime pro-américain qui exécuterait les volontés de Washington. Le président, entre autres, souhaite conserver Guantánamo non seulement comme centre de détention de supposés terroristes et trafiquants de drogues (qui n’ont jamais été amenés en cour), mais aussi comme point d’appui pour des frappes aériennes contre des bateaux de pêche dans les Caraïbes. D’ailleurs, ces frappes, ayant tué plus de 130 civils, constituent des crimes de guerre selon le droit international.

Le gouvernement révolutionnaire cubain, bien que soumis à un embargo et à des sanctions, a soutenu des mouvements socialistes en Angola, en Bolivie, en Syrie, en Libye, au Venezuela, en Colombie, en Éthiopie, au Congo, au Vietnam et dans bien d’autres pays. Beaucoup d’entre eux se sont d’ailleurs convertis en leurs propres États révolutionnaires socialistes.

L’espionnage cubain est réputé comme un des meilleurs au monde ; la Russie, la Chine, et l’Iran ont eux-mêmes des bases d’espionnage et de soutien stratégique contre les Américains sur l’île. Cuba n’est pas un tigre de papier.

Contrairement à certains de ces projets, le Parti communiste cubain dispose d’un vivier profond de dirigeants et d’une économie planifiée conçue pour résister à un siège. Ses remarquables programmes universels en santé, en éducation et en logement ont constitué des améliorations majeures, et des sources de soutien populaire, bien que l’État demeure profondément autoritaire.

L’État cubain a traversé des crises bien plus graves, notamment l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, qui a anéanti 80 % de son économie du jour au lendemain et laissé Cuba vulnérable à un coup d’État. Pourtant, le régime socialiste a survécu.

Actuellement, le gouvernement Trump est distrait et embourbé. Washington gère simultanément des campagnes militaires en Ukraine, en Équateur, à Gaza, en Iran, en Somalie, au Venezuela et ailleurs, et a laissé entendre qu’elle pourrait envahir le Groenland et le Canada. Historiquement, les empires surétendus échouent. L’idée que les États-Unis puissent concentrer toute leur puissance sur Cuba relève d’une hubris digne des empires du Moyen-Âge.

Cuba compte aujourd’hui davantage d’alliés que dans les années 1990, en partie grâce à sa diplomatie médicale. Après le séisme en Haïti, des médecins cubains ont pris les devants lors de l’épidémie de choléra. Pendant la COVID-19, Cuba a envoyé des médecins en Italie, en Afrique du Sud et au Mexique, alors que les pays riches restreignaient l’accès aux vaccins et que les États-Unis tentaient de bloquer ces efforts.

Surtout, il n’existe aucune ressource naturelle qui justifierait une invasion. Les principales exportations de Cuba sont le sucre, le tabac, le nickel et les biotechnologies. Son principal secteur économique est le tourisme. Contrairement à l’Irak, à l’Iran ou au Venezuela, Cuba ne possède pas de ressource susceptible de pousser les entreprises américaines à acheter des lobbies de pression pour une intervention.

Enfin, il n’existe pas d’opposition de droite populaire soutenue par des politiciens et le grand capital américains, contrairement au Venezuela. À Cuba, le mouvement dissident est minuscule, peu crédible et largement à l’extérieur. Il n’y a pas de droite sur l’île. Si la famille Castro — qui a orchestré la révolution socialiste à Cuba contre le dictateur pro-américain Batista et ailleurs — constitue le meilleur espoir du gouvernement Trump, alors il n’a aucun espoir.

La présente stratégie américaine repose sur l’idée d’un État vassal docile que le peuple cubain ne souhaite pas. L’embargo continuera de causer des souffrances, mais il ne provoquera pas sa capitulation. Seuls la diplomatie, l’humanitarisme et la fin de l’embargo peuvent offrir des progrès durables au peuple cubain, les laisser vivre en paix et enfin les ouvrir au reste du monde.

Photo: Yamil Lage Agence France-Presse 

Joseph Bouchard

L’auteur est journaliste et chercheur québécois sur la sécurité et la géopolitique de l’Amérique latine. Il est étudiant au doctorat en science politique à l’Université de Virginie et boursier au CRSH.

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