"Ils volent l'argent des Martiniquais !"

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       C'est ce que l'on entend un peu partout, dans toutes les conversations, et qu'on lit plus souvent que rarement sur les réseaux dits sociaux.

       Qui sont ces "ILS" ?

       Réponse : bon nombre d'hommes et de femmes politiques de l'île d'Aimé Césaire, reconnu lui, par contre et à juste titre, incorruptible. En effet, pas une année ne passe depuis au moins trois décennies sans qu'une nouvelle "affaire" n'éclate ! En général, lesdites affaires sont nommées avec des acronymes que Ti Sonson serait bien en peine de déchiffrer même s'il sait ce à quoi ils renvoient en gros : SMTVD, SODEM, ODYSSY, CARENANTILLES, GREEN PARROT, CEREGMIA, MADIVIAL etc... Des figures de la scène politique se retrouvent alors à la Une de la presse locale, puis, pour certains (es) devant la justice. Et puis, une fois l'affaire close, on n'en entend plus jamais parler ! 

       Jusqu'au prochain scandale...

       Ce cinéma ou ce cirque perpétuel n'est pas du tout l'objet du présent article. En effet, la corruption dans le milieu politique existe depuis que le monde est monde et cela dans tous les pays de ce même monde. On peut et on doit la combattre mais sans se faire d'illusion : il y va de la Nature humaine. Pour prendre un exemple actuel, la corruption est aussi développée dans la Russie de Poutine que dans l'Ukraine de Zélensky. La Martinique ne saurait y échapper aussi minuscule soit-elle. 

       L'objet du présent article est d'analyser l'antienne, la phrase-réflexe qui surgit dans la bouche de Ti-Sonson et de Grand-Sonson (fonctionnaires, professions libérales) dès qu'un (e) corrompu (e) est identifié : il ou elle "vole l'argent des Martiniquais". Sauf que personne ne se demande d'où provient ou proviendrait ledit "argent des Martiniquais" ! Personne ne regarde (voire ne connait) ces deux chiffres qui pourtant permettent d'éclairer la question sans blabla idéologique :

 

    . EXPORTATIONS MARTINIQUAISES : 400 millions d'euros par an/IMPORTATIONS MARTINIQUAISES : 4 milliards d'euros par an. 

 

     Ces chiffres implacables démontrent une chose sans discussion possible : nos politiciens et politiciennes corrompus (es) sont certes des salopards mais ils ne volent pas du tout "l'argent des Martiniquais". Et cela pour une raison fort simple : la Martinique n'a pas d'argent. Vous en voulez une preuve ? Examinons à nouveau les chiffres sans nous boucher les yeux :  

 

    . Versements annuels des prestations sociales en Martinique : 800 millions d'euros/Exportations martiniquaises annuelles : 400 millions d'euros. 

 

    Cela signifie quoi ? Ceci : que l'exportation de notre banane et de notre rhum ainsi que l'activité touristique ne permettent pas d'assurer le versement des prestations sociales. Soit dit en passant : 60% du budget de la CTM est consacrées à ces dernières, notamment le RSA. Matinik pa ni lajan ! Il  ne s'agit aucunement pour nous de dédouaner ou disculper nos politiciens (-nes) corrompus (es) mais simplement de montrer que l'argent qu'ils détournent ne peut, mathématiquement parlant, être "l'argent des Martiniquais". 

    Alors sommes-nous pour autant des "mendiants arrogants" comme le disait Aimé Césaire ? Vivons-nous aux crochets de l'Amère-patrie hexagonale tout en ruant dans les brancards sans arrêt ? 

    PAS DU TOUT ! 

    Et pourquoi ? Réponse : la France est débitrice à notre égard. Plus exactement : elle l'a été de 1635 à 1946, date à laquelle nous sommes devenus "Département d'Outre-mer". Soit 311 ans ! C'est, en effet, le travail non-rémunéré des Nègres esclaves, puis après l'Abolition, le travail scandaleusement sous-payé des "Nouveaux Libres" et des Indiens qui ont contribué à faire la richesse de la France. Nous ne dépendons économiquement de la France que depuis 1946, ce qui fait...79 ans. Avant la fameuse "Départementalisation" il n'y avait ni 40% pour les fonctionnaires ni Allocations familiales ni Allocation-Chômage ni Allocation-logement ni RSA et même les Békés n'avaient pas de subventions (ni de la "Métropole" ni de la Communauté Européenne qui n'existait pas encore). Certes, le peuple vivait dans une misère bleue mais le "pays-Martinique" comme nous aimons à dire aujourd'hui avait des finances équilibrées. A un point inimaginable aujourd'hui. Exemple : À partir de 1918, Étain, située près de Verdun, a été reconstruite grâce à une participation financière exceptionnelle de la Martinique. En effet, en envoyant sur place une somme correspondant aujourd’hui à 500.000 euros, l’île située à plus de 7 000 kilomètres, qui a détaché plus de 9 000 soldats sur tous les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, est devenue la marraine d’une commune envahie dès 1914 par les Allemands et bombardée par les Français jusqu’en 1918. 

   Aujourd'hui, la CTM pourrait-elle donner ne serait ce 100.000 euros à une commune ou une ville française dévastée, par exemple, par des crues dévastatrices ? EVIDEMMENT NON ! 

   Matinik pa ni lajan ankò ! Donc, dire que nos politiciens (-nes) corrompus (es) "volent l'argent des Martiniquais" n'a aucun sens. La caractérisation exacte devrait être "ils ou elles volent l'argent de la dette que la France a contractée envers nous pendant 311 ans et qu'elle ne rembourse que depuis seulement...79 ans" ! Et là, il faut pointer une grosse, une immense lacune de nos chers intellectuels : comment se fait-il qu'aucun comité ou groupe de recherches composé d'historiens, de juristes et d'économistes n'ait jamais été constitué dans le but d'évaluer financièrement le montant des 311 années de dette de la France envers la Martinique ? Nous disposons de "Registres d'habitation" avec le nombre d'esclaves pour chacune d'entre elles, la quantité de sucre et de rhum produite, la durée de la journée de travail d'un esclave, le tonnage des exportations vers la "Métropole" etc...Au lieu de nous lamenter sur les souffrances de nos ancêtres, sur la terrible "Traversée du Milieu" à fond de cale des bateaux négriers, les tortures, les viols etc..., ledit Comité devrait évaluer le montant des millions d'heures de travail non-rémunérées des esclaves. Oui, des millions d'heures ! En clair, SORTIR DU PATHOS ! 

     Césaire ne se trompait pas lorsqu'il écrivait que les horreurs de l'esclavage ne pouvaient être quantifiées mais il se trompait en ne voyant pas que ce ne sont pas lesdites horreurs pour lesquelles nous devrions exiger des réparations mais bien les millions d'heures de travail non-rémunéré de nos ancêtres. Au Nigéria, ce travail a été fait ! Au Surinam aussi. Et la facture a été présentée à l'Angleterre et à la Hollande qui ont dû la régler. POURQUOI PAREIL TRAVAIL N'A JAMAIS ETE FAIT POUR LES COLONIES FRANCAISES ? Car enfin, en 1825, le Roi Charles X avait bien fait évaluer le montant des pertes subies par les colons français suite à l'indépendance d'Haïti en 1804 : 150 millions de franc-or soit l'équivalent de 27 milliards d'aujourd'hui. Somme colossale que le jeune état haïtien a été contraint de "rembourser" pendant tout le 19è siècle et cela jusqu'aux années 30 du 20è. Charles X n'avait pourtant ni logiciel ni ordinateur ni aucun de ces outils qui permettent d'effectuer des calculs complexes en un rien de temps. 

      Pour en finir avec cette affaire d'"argent des Martiniquais", il convient donc, si l'on veut que cette expression ait un sens, de la replacer dans le "temps long" à savoir les 311 ans de domination coloniale et non les 79 ans de Départementalisation/Régionalisation. Nous avons des historiens, des économistes et des juristes de talent. Si le Nigéria peuplé de dizaines de millions d'habitants a pu faire ce calcul, pourquoi la Martinique, peuplée de moins d'un demi-million d'habitants, ne pourrait-elle pas le faire elle aussi ? 

     Nos artistes, dramaturges, poètes, romanciers etc...ont fait leur boulot : mettre en lumière les horreurs de l'esclavage.

    Parfait ! 

     Il est grand temps que nos historiens, économistes et juristes fassent le leur : calculer le montant des millions d'heures de travail non-rémunéré de nos ancêtres.  

     C'est à partir de ce moment-là et seulement de ce moment-là que nous pourrons parler d'"argent des Martiniquais".

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Commentaires récents

  • Guadeloupe, Guyane, Haïti, Martinique : ouvrages de Sciences Naturelles, médecine, pharmacopée, agronomie, météorologie, vulcanologie et écologie

    @Lidé bonjour. Je comprends...

    Frédéric C.

    24/02/2026 - 15:25

    ...votre souci. Mais parfois il est difficile de se procurer certains ouvrages. Lire la suite

  • Le Niger et l'Algérie main dans la main

    yug-hitler dans ces oeuvres!!!!!!!!!!!!!

    @Lidé

    24/02/2026 - 11:30

    Menteur, de mauvaise foi!
    Pour Thiaroye, vous aves des sources?
    Lire la suite

  • Guadeloupe, Guyane, Haïti, Martinique : ouvrages de Sciences Naturelles, médecine, pharmacopée, agronomie, météorologie, vulcanologie et écologie

    Où les trouver?

    @Lidé

    24/02/2026 - 11:04

    Vous dites ques certains de ces ouvrages sont introuvables, mais sont-ils dans des catalogues d'é Lire la suite

  • Carnaval : le Danmyé de la discorde

    NON, C'EST JUSTE LE...

    Albè

    24/02/2026 - 07:03

    ...résultat du "génocide par substitution" dont parlait Césaire. Lire la suite

  • Le Niger et l'Algérie main dans la main

    Bon admettons , vous avez raison qq part....

    yug

    22/02/2026 - 19:53

    De Gaulle a couvert des saloperies OK !!! Lire la suite