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« Lé lendi, Man Tin ka alé lariviè. I ka mennen mwen épi’y. Lariviè-a ka pasé lwen bitasion-an… Nou té ka pati gran bonnè, pas Man Tin té ka chaché rivé primié pou i té sa chwazi plas-li, enstalé kò’y la i té simié : an koté ki té ni an gwo woch tet friyé, menm manniè an térin, éti i té pé mété rad-la tranpé.
Sé lésiviez-la té ka mété kò-yo olon dlo-a, doubout, yonn-yonn, la ki pa té fon. Toupandan yo té ka chanté ek bavadé, yo té ka foté rad-yo. »
(Joseph Zobel – “Lari Kaz-Neg”
Le verbe créole tjotjo se définit comme l’action de frotter vigoureusement le linge contre une pierre lors de la lessive traditionnelle. Mais cette définition ne dit pas tout de la profondeur du mot. Tjotjo est en effet un lexème d’une richesse étonnante : il condense un geste, un savoir-faire, une mémoire, et un espace social.
Cet article propose une lecture à la fois anthropologique, historique et linguistique de ce mot-fondok du créole martiniquais. Il défend l’hypothèse que tjotjo appartient à une catégorie particulière de lexèmes que nous appelons ici mots-gestes : des mots qui ne se contentent pas de désigner une action, mais qui conservent, dans leur forme sonore, dans leur rythme et dans leurs usages, la trace vivante d’un geste fondateur. Ce sont des mots où la langue se souvient du corps.
À travers l’étude de ce verbe se dessinent l’histoire des lavandières martiniquaises, la transmission féminine et une réflexion plus large sur le devenir contemporain de la langue créole. Car tjotjo fait voir comment le créole conserve et archive les pratiques, les espaces, les gestes et les savoirs qui ont structuré la vie quotidienne. Ce mot-fondas nous invite à comprendre comment une langue peut porter la mémoire d’un monde.
Avant l’arrivée des machines à laver, la rivière constituait en Martinique un véritable espace de travail féminin. Les lavandières — lésiviez — y passaient des heures à laver, battre, tordre et rincer le linge. Ce travail exigeait une grande force physique, mais aussi une organisation sociale, des échanges, des chants, et des savoir-faire transmis de femme en femme.
Pendant des générations, ce sont les femmes qui ont porté ce savoir. La rivière était leur atelier, mais aussi leur lieu de sociabilité, de transmission, de solidarité, et parfois de résistance silencieuse. Les filles y accompagnaient leur mère, observaient, imitaient, apprenaient : tjotjo était un rite d’entrée dans la vie adulte, un apprentissage du rôle social des femmes.
Mettre la lumière sur le mot tjotjo, c’est donc restituer une mémoire féminine largement absente des récits historiques martiniquais. Car ce verbe charrie tout un univers sensoriel : le bruit du linge frappant la pierre — jto-tjo —, les bras des femmes en mouvement, l’eau, le savon, les milan, toute une sonorité et une humanité dont ce mot-fondok est l’écho et le symbole.
Ce monde occupe une place essentielle dans le célèbre roman de Joseph Zobel, La Rue Cases-Nègres. Tous les lundis, Man Tin se rend à la rivière avec son petit-fils José. La lessive y est un travail vital, lié à la survie matérielle ; mais c’est aussi un espace d’apprentissage moral et social. La rivière devient un lieu de transmission : José y découvre la force des femmes et la réalité du monde rural.
Étonnamment, dans La Lézarde, Édouard Glissant ne met pas en scène la figure de la lavandière. La puissance symbolique et poétique du paysage — et plus particulièrement de la rivière — efface le geste quotidien de la blanchisseuse. Chez Glissant, la rivière est d’abord un lieu de mémoire historique davantage qu’un lieu de travail féminin.
Chez Zobel, le geste de la femme est visible :
Man Tin ka enstalé kò'y bò lariviè-a, i ka mété rad-la tranpé, i ka foté'y ek i ka tjotjo'y.
La rivière est un lieu de travail, d'effort, de corps en mouvement, de technique, de transmission.
Chez Glissant, ce geste est absent, mais la rivière demeure, puissante, en symbiose avec les personnages : Thaël sent que la rivière “avait envahi son âme tout autant qu’elle avait noyé ces terres”. Ici, ce n’est pas la femme qui tjotjo le linge :
sé lariviè-a ki ka tjotjo lespri Nonm.
Dans La Lézarde, la rivière est en effet, sujet agissant, force de purification et de transformation intérieure. On peut parler d'un tjotjo-monde où se mêlent et s'entremêlent dans le flux et le reflux, la relation, la mémoire, la transformation et le rythme du monde.
Le verbe tjotjo désigne d’abord, comme nous l'avons dit, l’action de frotter vigoureusement le linge contre la roche lors de la lessive traditionnelle.
Par extension, tjotjo s’emploie dans des contextes de réprimande ou de menace éducative, souvent dans la bouche d’une mère envers son enfant :
Man kay tjotjo’w, timanmay ! Je vais t’étriper, petit garçon !
Cette extension sémantique rejoint la métaphore française construite elle aussi à partir de l’univers de la lessive : passer un savon. Dans les deux langues, le lavage énergique devient l’image de la correction verbale. Il semble exister un véritable continuum métaphorique entre le geste de laver et la parole éducative : laver, c’est corriger et redresser moralement.
En ce sens, l'expression Man kay tjotjo’w ne signifie pas seulement “je vais te punir”, mais plutôt : je vais te laver l’esprit, je vais te purifier. Le geste du lavage devient un geste moral.
Dans certains usages, tjotjo peut aussi désigner une action rapide, bâclée, effectuée sans soin :
Ou anni tjotjo lavésel-la ek ou chapé ? Tu as vite fait de laver la vaisselle et tu t’es enfui ?
Cette polysémie met en lumière la remarquable capacité du créole à transformer un geste concret en véritable matrice de significations. I ni mo “pa krey” — autrement dit, les significations s’enchaînent les unes aux autres en formant un joli lot, comme une enfilade de poissons fraîchement pêchés.
Le mot ne cesse de produire de nouveaux sens tout en conservant la mémoire du geste originel qui lui a donné naissance. Au sens figuré, le mot ne s’éloigne pas de son origine : il prolonge le geste fondateur - tjotjo rad-la - en lui donnant une nouvelle forme d’existence.
La structure phonique du terme tjotjo, caractérisée par la redondance syllabique, renvoie à des procédés expressifs fréquents dans les systèmes idéophoniques des langues d’Afrique de l’Ouest. Sans qu’il soit possible d’identifier un étymon unique, cette forme suggère une origine relevant de la mimophonie gestuelle : le langage reproduit le rythme, le bruit, la force de l’action.
La répétition des syllabes accompagne la répétition du geste : tjo-tjo-tjo-tjo…
Cette iconicité sonore — où la forme du mot imite la forme du geste — est l’une des caractéristiques les plus profondes de l’afro-créole. Elle met en évidence la continuité entre le corps, la parole et le monde : le mot n’est pas seulement un signe, il est une résonance du geste ancestral.
Un rapprochement intéressant peut être établi avec le créole haïtien. Dans son dictionnaire français-créole, Jules Faine signale l’usage de l’interjection chòcò ! chòcò ! dans le contexte du lavage en Haïti. Prononcé tjòkò, ce terme évoque lui aussi le bruit du linge frappant la pierre et le rythme du geste répété.
Sans pouvoir établir une filiation directe, la proximité phonétique entre chòcò / tjòkò et tjotjo suggère l’existence d’un fonds expressif afro-créole commun évoquant le bruit, le rythme et la répétition du geste.
Ces formes idéophoniques montrent comment les langues créoles ont conservé, transformé et réinventé des matrices expressives héritées des langues africaines : redoublements syllabiques, mimophonie...
Tjotjo et tjòkò sont des archives sonores du geste, des traces vivantes de la mémoire africaine dans les langues créoles.
“Tjotjo rad-la” n’a pas disparu : il a désapparu. Le geste s’est effacé, mais il continue de vivre dans la langue.
Autrefois, lorsqu’une mère martiniquaise lançait à son enfant : « Timanmay, man kay tjotjo’w ! », la menace était clairement perçue. L’enfant connaissait le geste. Il avait vu sa mère, sa grand-mère ou les femmes du quartier laver le linge à la rivière. Il avait entendu le choc du tissu frappé contre la pierre. Le mot renvoyait à une expérience sensorielle connue.
Aujourd’hui, le verbe subsiste encore dans la mémoire de certains locuteurs martiniquais, mais le monde auquel il renvoyait s’est largement effacé. Les rivières ne sont plus les lieux de lessive qu’elles furent pendant des siècles. Les enfants n’accompagnent plus leurs mères ou leurs grands-mères au bord de l’eau. Le geste ancestral a disparu de l’expérience quotidienne.
Le mot a conservé son sens lexical, mais il a perdu une partie de sa densité culturelle. Il demeure compris comme une menace ou une réprimande, sans référence à l'activité féminine ancestrale. Le geste a disparu du corps des femmes. Mais il n’a pas disparu de la langue.
Il continue de faire vivre le geste autrement.
il réactive une énergie corporelle qui n’est plus directement vécue, mais qui demeure culturellement active. Le geste n’est plus au niveau du corps : il est passé au niveau de la parole.
Cela signifie que tjotjo continue de produire des images, des émotions, des significations nouvelles. Il continue d’agir sur l’imaginaire collectif.
Cette observation est importante : elle invite à dépasser une vision nostalgique et peut-être pessimiste de notre patrimoine linguistique. La disparition d’une pratique sociale n’entraîne pas nécessairement la mort du monde qu’elle portait. Les mots peuvent devenir des lieux de réinvention, car ils ne sont pas seulement les gardiens d’une mémoire, mais des creusets où se tissent relation, imaginaire et mémoire toujours en mouvement.
Le linge n’est plus frotté à la rivière, mais le mot tjotjo continue de traverser les consciences antillaises. La pratique s’est interrompue, mais la signification continue d’exister.
La langue créole n’est pas seulement héritière d’un monde ancien, celui de l’habitation : elle demeure capable de recréer, de transformer et de transmettre ce qui a été perdu sous des formes nouvelles.
Il s'agit par conséquent de préserver cette puissance créatrice.
La langue créole est une étoffe vivante, tissée par nos ancêtres dans la douleur, la joie, l’ingéniosité et l’espérance. Elle porte en elle la mémoire des gestes, des voix et des luttes qui l’ont façonnée.
Annou pa défiloché’y anlè woch tet friyé sanfoutépamal.
Veillons à ce qu’elle ne soit pas “tjotjo” par négligence dans la bouche même de ses locuteurs ; veillons à ce qu’ils n’appauvrissent pas son lexique, n’abîment pas sa syntaxe, n’en fassent pas une caricature d’elle-même : « Man ka fè kò-mwen mòdé par moustik ! »
Moun-tala té mérité yo tjotjo’y !
( Roland DAVIDAS)
Les "gens que cela intéresse", pour reprendre votre expression, n'ont qu'à chercher leurs infos E Lire la suite
Bien envoyé ce shoot !
Lire la suite...A mon avis des gens comme M’Bappé refuseraient de se coucher devant un pouvoir politique osten Lire la suite
... Lire la suite
...que moi. Lire la suite
Qu'elles sont ces meilleurs dispositions?
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...le règne du GRAN SANBLE n'a rien foutu pour le créole ! Lire la suite
... s’il fait mal au ventre. Lire la suite
...de l’ethnocentrisme* européen! Lire la suite
Je n'au ni grosse villa ni résidence secondaire avec piscine ni appartement à Paris ni 4/4 ou BMW Lire la suite