L'ÉVIDENT ET LE NATUREL DANS LA CONSTITUTION DU DISCOURS POLITIQUE RACISTE DE L'EXTRÊME DROITE FRANÇAISE

Bruno Ollivier, (1996, congrès de sémiotique de Guadalajara)

Rubrique

" Que faut-il que je fasse pour ne pas être raciste?
_ Epouser une Noire?
_ Avec le SIDA si possible?"

(Jean Marie Le Pen, New Yorker, 20/4/97, repris dans Le Monde, 22/4/97)

Problématique.

Le discours politique, comme le discours enseignant [Bélanger, A.J., 1995 p. 128], [Ollivier, B. 1992] vise fondamentalement à la transmission de représentations et de matrices de représentations. Les catégories qui les fondent sont parfois données d’un point de vue anthropologique [Durand, G. 1969]. Elles sont le plus souvent culturelles et construites sémiotiquement.

Du point de vue pragmatique, ces discours ont donc pour but de faire voir (faire se représenter) à leur destinataire la réalité ou une portion de la réalité d’une certaine manière, soit pour le faire agir, soit pour faire comprendre la réalité.

On tentera ici, après l’avoir situé dans son contexte politique, de dégager le fonctionnement de ce qui est présenté comme un recours à l’évidence et au naturel dans l’argumentation politique du Front National français.

Le refus de tout recul par rapport à l’expérience dans le processus de constitution de catégories qui précède le raisonnement, et le recours unique postulé au "fait" que "prouve" l’observation visuelle font constituer des catégories et des représentations qui confondent la nature (genos) et l’apparence (eidos), en généralisant le principe d’analogie, tel qu’Aristote l’avait dégagé, comme principe de classement de la réalité.

La confusion est alors totale entre les deux niveaux de réalité, réalité de premier niveau, perceptible directement mais non signifiante, et réalité de second niveau, traduite en signes, communicable[Watzlawick, 1972, 1978], introduisant une forme de ce que L.Sfez nomme le tautisme[Sfez, L. 1988, 1991].

Le discours de Jean Marie Le Pen et le Front national

Depuis une quinzaine d’années s’est développé en France un parti d’extrême droite qui place au centre de son discours le refus de l’immigration, de l'étranger en général, chargée de tous les maux dont souffre la société française. Il refuse toute politique d’intégration, en contestant les droits des étrangers régulièrement installés en France. [Schnapper, D. 1996]. Longtemps seul parti politique à offrir une réponse claire au problème de l’immigration [Oriol, P. 1995], il séduit un électorat populaire, souvent traditionnellement de gauche [Grunberg 1995], et regroupe environ 15% des voix.

Les autres partis politiques n’ont pas réussi à ce jour, malgré les politiques de diabolisation ou de mimétisme qu’ils ont mises en oeuvre [1996, Alternatives non violentes] à neutraliser le Front National
Etant donné qu'un discours politique ouvertement raciste ou antisémite tomberait sous le coup de la loi française, le Front National ne peut pas ouvertement proclamer la supériorité d’une race sur une autre. Il use donc de procédés rhétoriques et argumentatifs qui tiennent compte de cette contrainte juridique.

C'est dans ce contexte que, le 30 août 1996, Jean-Marie Le Pen, Président du Front National, déclare devant l’université d’été de son parti croire à l’inégalité des races. Le 9 septembre, changeant d'arène, mais non de discours, [Bélanger, A.J., 1995], et s'exprimant sur les antennes d’une radio (Europe 1) il réaffirme cette croyance, estimant que son jugement sur " l’inégalité des races "exprime " ce que pense tout le monde : aux jeux olympiques, il y a une évidente inégalité entre la race noire et la race blanche".

Les réactions à ces propositions montreront que, si il y a eu calcul politique, il était juste, puisque ces propos n’auront pas d’autre effet que de placer le Front National et ses thèses au centre des débats politiques français pour plusieurs mois.

Le 16 octobre, le Conseil des Ministres adopte un projet de loi contre le racisme, élaboré à la suite des déclarations de Jean Marie Le Pen. Bruno Gollnisch, dirigeant du Front National, menace alors les auteurs de la loi et ceux qui les suivraient . Arrivé au pouvoir, le FN " réglera ses comptes "avec les " collaborateurs de la nouvelle occupation, à savoir l’immigration ". En fin de compte, ce projet de loi ne verra jamais le jour en raison des divergences qu’il a suscitées dans la droite française.
De cet épisode politique est venu l’idée d’observer le discours de ce parti, et de repérer les procédés qu’il utilise dans ce domaine, les catégories sémiotiques qu’il constitue, et les fondements qu’il leur attribue .

La stratégie politique du Front National comme combat sémiotique.
Dans un premier temps, il convient de remarquer que le discours du Front National apporte un soin tout particulier à la constitution des catégories sémiotiques. Il accorde la plus grande importance depuis des années à la manière de nommer les événements, les processus ou les personnes, ainsi qu’à tous les phénomènes de symbolisation. Depuis longtemps, les théoriciens du Front National ont développé l’idée qu'ils gagneraient le combat politique en imposant leurs manières de nommer la réalité, en suscitant dans l’électorat, grâce aux mots qu'ils introduisent dans le débat politique et les médias, des représentations obligatoirement favorables à leurs thèses .

Replacés dans cette stratégie sémiotique, l’utilisation systématique de calembours (comme " Durafour-crématoire"), les fréquents dérapages de langage attriibués à des " dérapages"("les chambres à gaz sont un détail de l’histoire") ou les surnoms accolés à l’adversaire, qui renvoient souvent au corps, et particulièrement à la sexualité (" Chirac-Juppé est un acculé" ) participent du même mouvement qui vise par l’association de mots, à susciter l’émergence de catégories de classement de la réalité et à habituer le public à des associations délibérément calculées. On en a un exemple avec lassociation immigré (=actuels) /occupation (= de la France par les nazis), dont la répétition suscite l'idée d'une résistance légitime à un envahisseur qui sera vaincu.

Au contraire, bien sûr, la manière qu’a l’adversaire de désigner la réalité, les catégories qu’il choisit pour nommer, pour compter, pour classer sont explicitement dénoncées comme fallacieuses. On reproche aux journaux de parler de délinquants au lieu de parler d’immigrés ou d’étrangers , on reproche à l’"établissement "(c’est à dire les autres partis, l’appareil d’état et les médias confondus) d’agir en manipulant les mots .

Dans le même temps, le parti apporte un soin particulier à développer une symbolique, à créer des emblèmes et des signes de reconnaissance, visuels et verbaux. Ainsi Sainte Jeanne d’Arc, " symbole sublime de l'amour et du service de la Patrie", et " symbole de la jeunesse ardente et combattante, de l'esprit de sacrifice et de dévouement sans lesquels ne peuvent survivre aucune communauté vivante "ou Saint Michel dont les jours de fête sont ceux de ses rassemblements populaires.

Le combat, fondamental pour le Font National, porte sur la bonne manière de nommer (lui appelle les choses par leur nom, les autres non) et de désigner des symboles, des éléments porteurs de sens et de valeur dans un monde qui perd, selon lui, le sens de ces valeurs.
Les mots ne sont que des manières de nommer la réalité[Watzlawick, 1972], et il faut savoir utiliser les bons . Ainsi, bien sûr, le Front National n’est pas raciste , ses adversaires manipulent le langage pour le discréditer , et ce sont ses ennemis qui sont racistes (c'est à dire désormais, dans ce monde signifiant, anti français) .
L'imposition des mots qui serviront à structurer les rep
résentations de la réalité est un combat fondamentalement sémiotique, qui représente un des axes d’action principaux du Front National. (...)

Pr. B. Ollivier

Université des Antilles et de la Guyane

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