Ecrivains : la misère intellectuelle volontaire

Sys Samy

Rubrique

Il existe une misère plus obscène que la pauvreté : la misère intellectuelle volontaire.

Une déchéance qui ne naît ni du manque ni de l’ignorance, mais du confort.

Elle se parfume de culture, porte des costumes impeccables , fréquente les salons où l’on applaudit sans écouter, et cite les grands auteurs comme on exhibe des bijoux volés.

Certains écrivains ne prostituent pas seulement leur plume.

Ils prostituent leur conscience.

D’abord leur voix.

Puis leur silence.

Enfin ce qu’il leur restait d’âme.

Et le plus sinistre est que cette corruption avance masquée sous les apparences du succès.

Ce n’est jamais une chute : c’est une promotion.

Une nomination  à  l'académie française 

Une chronique dans un grand journal.

Une invitation aux banquets du pouvoir.

Une décoration républicaine.

Une place réservée dans les médias où l’on fabrique les réputations comme on fabrique les mensonges.

Alors commence la comédie des lâches.

On ne manie plus les mots pour dévoiler le réel, mais pour le maquiller.

Le langage devient un cosmétique moral.

Une technique de survie sociale.

Une monnaie d’échange contre les privilèges, les dîners, les postes, les applaudissements.

Les mots cessent d’être des armes.

Ils deviennent des cartes de visite.

L’écrivain véritable écrit contre quelque chose :

contre le mensonge,

contre la peur,

contre la servitude,

contre son époque quand il le faut.

L’écrivain domestiqué, lui, écrit pour continuer d’être invité.

Il apprend très vite les règles invisibles du chenil médiatique :

ne jamais frapper les puissants au visage,

indigner sans conséquence,

jouer au dissident sans jamais risquer l’exclusion.

Alors il choisit des ennemis commodes.

Toujours les mêmes.

Toujours ceux qu’il est permis de haïr sans danger.

Il transforme des civilisations entières en boucs émissaires afin de flatter les peurs du public et satisfaire les réflexes de ses protecteurs.

Il sait exactement ce qu’attendent les maîtres de cérémonie du système : quelques provocations calibrées, un courage de studio télé, une insolence sous autorisation.

Ainsi naît cette littérature de la servitude élégante :

raffinée dans la forme, vide de toute substance éthique, misérable dans le courage.

Une prose brillante comme un lustre au plafond d’un palais en ruines.

Les tyrannies anciennes brûlaient les livres.

Les sociétés modernes préfèrent subventionner les écrivains courtisans 

Elles n’emprisonnent plus l’intellectuel : elles le décorent.

Elles ne censurent plus les consciences : elles les achètent.

La corruption contemporaine n’a plus besoin de police secrète.

Elle avance avec des sourires, des cocktails, des prix littéraires et des passages en prime time.

Et beaucoup acceptent.

Parce qu’au fond, la plupart des hommes préfèrent la considération à la vérité.

Ils veulent être célébrés plus qu’ils ne veulent être libres.

Voilà pourquoi tant d’intellectuels finissent minables :

non parce qu’ils manquent de talent, même  si Sansal  il n'en a pas tout simplement 

mais parce qu’ils ont manqué de colonne vertébrale.  

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