Le piège se referme sur les universités françaises. 20 ans après, la « Loi relative aux libertés et responsabilités des universités » se révèle comme la clé de leur démantèlement progressif. Plus de 200 philosophes dénoncent les politiques d'austérité à l'Université et appellent à rejoindre et soutenir les mobilisations académiques en cours et à venir.
Le piège se referme sur les universités françaises. Présentée comme l’acte fondateur de leur autonomie, la LRU, « Loi relative aux libertés et responsabilités des universités » (2007)[1] prétendait leur garantir la maîtrise de leur trajectoire budgétaire et stratégique. Vingt ans après, elle se révèle comme le mécanisme même de leur fragilisation, comme la clé de leur démantèlement progressif.
Aujourd’hui, tous les établissements voient leurs marges de manœuvre se réduire, beaucoup sont dans des situations de déficit structurel qui les contraignent à des coupes sèches et les exposent à des mesures de redressement, voire à des formes de mise sous tutelle rectorale, ainsi qu’à des fermetures de formation ou de programmes de recherche.
L’autonomie sans moyens produit son contraire : une hétéronomie délétère où les universités sont juridiquement responsables de budgets impossibles à maintenir à l’équilibre. L’autonomie devient alors synonyme d’injonction à l’austérité. Elle équivaut à l’abandon pur et simple des missions premières de l’enseignement supérieur et de la recherche publics.
Comme dans les hôpitaux, personnels et usagers, fonctionnaires et étudiant.es, sont exposé.es à des conditions de travail et d’étude à ce point dégradées qu’il en va désormais de leur santé, de leur vie même. En témoigne la lettre ouverte qu’Anne Fraisse, Présidente de l’Université Paul Valéry de Montpellier, publiée le 26 janvier dernier, et ces mots adressés au Président de la République : “On meurt dans vos universités. On meurt dans mon université. D’excès de travail, de stress, d’usure, de désespoir, d’indifférence.”
L’Université publique et l’investissement dans l’avenir de la jeunesse ne sont clairement pas une priorité pour l’État. En effet, la crise actuelle de l’enseignement supérieur ne procède nullement d’une supposée inflation bureaucratique ou d’un service public dysfonctionnel imputable aux établissements et que l’on pourrait solder sans grande conséquence, mais elle découle d’un désengagement budgétaire progressif, systémique, à l’égard d’une mission essentielle : celui d’une université ouverte, gratuite, conçue comme instrument de démocratisation, d’égalisation des conditions d’études et d’accès au savoir pour des générations entières.
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Université Lyon 2 - Palais Hirsch - Grand amphithéâtre - Octobre 2022 © Romainbehar, CC0, via Wikimedia Commons
Et, pour cause, depuis plusieurs années, l’État impose aux universités des charges nouvelles sans nécessairement en assurer la compensation intégrale. Prenons l’exemple de ce que l’on appelle le CAS pensions. Il a été créé il y a 20 ans au nom d’une exigence de transparence : faire apparaître le coût complet de l’emploi public, en incluant les retraites futures des agents. De fait, il fragilise l’équilibre budgétaire de nombreux établissements, faisant peser sur leur tête une lourde épée de Damoclès. En effet, le taux de cette contribution a fortement augmenté ces dernières années : la hausse de quatre points, annoncée pour 2025, a absorbé à elle seule l’essentiel de la maigre augmentation affichée du budget de l’enseignement supérieur… qui n’est donc qu’un trompe-l'œil. Pour les universités publiques, l’absence de compensation intégrale signifie une hausse mécanique et massive de la masse salariale.
Or, le CAS pensions n’est qu’un facteur parmi bien d’autres d’un déficit structurel très explicitement documenté par le Sénat[2]. En effet, les déficits des universités sont le symptôme d’un sous-financement profond et constant, indice d’une volonté de désengagement public : progression mécanique de la masse salariale (du fait des primes, de l’évolution des carrières, du point d’indice, etc.), explosion des coûts de l’énergie et de l’entretien du patrimoine immobilier, multiplication des missions confiées aux établissements sans moyens à la hauteur et, tout cela, sans évolution de la dotation accordée par l’État.
Dès lors, même lorsqu’un surcoût ponctuel est compensé, l’équilibre budgétaire reste hors de portée pour de nombreuses universités, prises dans un effet de ciseaux entre charges croissantes et dotations insuffisantes. Plusieurs établissements et conférences universitaires ont alerté sur le fait que cette évolution inquiétante représentait des dizaines de millions d’euros couverts par les budgets de fonctionnement et de formation. Presque sans résultat : en 2025, plus de soixante universités ont voté des budgets en déficit.
Aussi, lorsque les universités doivent financer sur leurs ressources propres des charges obligatoires décrétées nationalement par le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, les arbitrages deviennent rapidement sacrificiels : réduction de l’offre et des heures de formation – via, par exemple, la substitution d’heures de cours par des heures fantômes et sans enseignant.e dites en « autonomie », autre manière de dévoyer la signification du terme) ; baisse des crédits pérennes dédiés à la recherche, au profit d’une course aux financements sur projet, chronophage et concurrentielle, sur des thématiques prédéfinies, qui se paye en burn-out.
Il faut prendre la mesure aussi de la violence de ces coupes budgétaires pour les bibliothèques universitaires qui n’ont plus les moyens d’acheter des livres et sont contraintes de supprimer des abonnements à des milliers de revues et de bases de données et de réduire leurs heures d’ouverture. Or, qu’est-ce qu’une université sans livres ? Sans bibliothèque ?
Les autres variables demeurent le gel des recrutements d’enseignants-chercheurs et des personnels administratifs, comme le non remplacement des départs à la retraite, l’inflation endémique des contrats précaires et du travail gratuit des jeunes docteur.es sans perspective de poste, le report de travaux ou l’annulation des investissements, la réduction des coûts de fonctionnement à tous les niveaux, la dégradation des conditions d’étude, le renforcement de la sélection des étudiant.es à l’entrée et la hausse des droits d’inscription.
Le cas des frais d’inscription « différenciés » pour les étudiant.es extra-communautaires, jusqu’alors largement absorbés par les universités « autonomes » elles-mêmes sous la forme d’exonération, fait à cet égard figure de laboratoire dans le cadre d’un processus au long cours qui, en l’absence d’un mouvement de contestation résolue, menace absolument tou.tes les étudiant.es, et en premier lieu celles et ceux issus des classes populaires, privé.es du droit à l’éducation et à la formation, à moins de s’endetter sur dix, quinze ans, ou de s’épuiser à travailler pour pouvoir manger, se loger, se déplacer et se soigner au détriment de leur cursus.
Après les cours, nos étudiant.es partent dans les files d’attente des banques alimentaires, elles et ils galèrent à trouver de quoi vivre et les enjeux de santé physique et surtout mentale qui les touchent massivement révèlent une situation dramatique. Cette précarité aggravée est la conséquence de la destruction coordonnée de notre système d’éducation. Elle fabrique des citoyen.nes abîmé.es, mais aussi une vie politique sclérosée, un espace public appauvri, vulnérable à la manipulation, voire à la propagande et à la banalisation de nouveaux fascismes.
À chaque rentrée, nous sommes un peu plus réduit.es à un état d’impuissance, quand ce n’est pas de consentement à la liquidation des conditions mêmes d’exercice de notre métier et de notre vocation de service public d’enseignement et de recherche. Ces choix, présentés, en bonne logique néolibérale, comme purement « techniques », sous le mode du There is no alternative, n’engagent en réalité rien de moins qu’un projet de société.
Ils ouvrent mécaniquement un espace au secteur privé de l’enseignement supérieur, dont la croissance se nourrit de l’affaiblissement du service public. Reprocher à ce dernier de ne plus être à la hauteur de ses promesses, après l’avoir méthodiquement privé des moyens de les tenir, revient à orchestrer sa crise elle-même. Le « marché » s’est déjà immiscé à l’université. À travers la plateforme Parcoursup, notamment, les futur.es étudiant.es sont de fait sélectionné.es, mais ce sont aussi les universités qui sont mises en concurrence et, en leur sein, les départements et les diplômes : nombre de places limitées à hauteur de la baisse des moyens, injonction à devenir « sélectif » pour attester de la « qualité » de la formation ; partenariat public/privé comme critère d’attractivité, etc. Le mot d’ordre, pour reprendre les termes d’Herbert Marcuse, devient celui de l’ « efficacité docile ».
L’université n’aura certes jamais eu les moyens d’annuler les effets de la reproduction sociale, mais sa mission n’en était pas moins de les contrebalancer autant qu’elle le pouvait. Aujourd’hui, au contraire, elle est appelée à les accompagner et à les entériner à travers la mise en place d’un système d’enseignement supérieur à deux vitesses, élitiste d’un côté (grandes écoles et rares universités vitrines), paupérisé et mûr pour céder la place à la privatisation, de l’autre. Et, sous couvert d’ « indépendance », des organes d’évaluation comme le HCERES (Haut Conseil de l’Évaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur) servent à préparer ces fermetures annoncées, à sanctionner ces formations ou ces équipes de recherche incapables de faire mieux avec moins.
Cette évaluation « entre pairs » signifie aussi que le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche organise méticuleusement la division du travail de sape en déléguant aux enseignant.es-chercheur.es eux et elles-mêmes le sale boulot du dégraissage au nom de critères pour la plupart abscons et inadaptés, car appliquant aux sciences humaines et sociales des grilles pensées par l’Union Européenne pour les sciences « dures », médicales et de l’ingénierie.
Dans ce contexte, ce sont donc les universités spécialisées en sciences humaines et sociales qui sont en première ligne, qui plus est lorsqu’elles sont implantées en province, dans les quartiers populaires et les périphéries des grandes villes françaises. Car derrière cette agonie austéritaire, il y a aussi des positionnements et des choix politiques, idéologiques, qui visent à supprimer les filières considérées comme inutilement coûteuses du point de vue de l’employabilité ou peu à même de produire une recherche directement rentable et applicable au « réarmement » industriel, économique, du pays. Combien coûte un.e étudiant.e en sociologie ou en philosophie ?
Toujours trop selon un discours qui œuvre à ce que dès la maternelle, on rêve de plomberie, d’armée ou de CAC 40… En France, comme à l’échelle internationale, ces universités et facultés sont définanciarisées. Elles sont dans la ligne de mire de gouvernements et de partis politiques, en particulier d’extrême-droite, qui n’y voient rien d’autre que des foyers de mobilisation étudiante et de mouvements sociaux devant être matés ; des lieux où l’on cultive un dangereux esprit critique, celui-ci étant disqualifié car immédiatement estampillé « radical », woke, jusqu’à devenir objet de représailles, alors même qu’il constitue le ciment de toute éducation et de toute culture authentiquement démocratiques.
Ces politiques annexent l’accès aux savoirs au marché de l’emploi, à la production d’esprits qui se tiennent sages. Elles subordonnent l’acquisition de connaissances au développement de « compétences » capitalisables et inoffensives, mortifères pour la vie démocratique ; et elles le font à un degré proportionnel à la raréfaction des débouchés. Un partage ne peut dès lors manquer de s’instaurer entre des « savoirs utiles » et des « savoirs inutiles », dont on voudrait nous faire oublier les causes premières pour mieux le naturaliser et le banaliser.
L’autonomie des universités n’est donc pas seulement une entreprise économico-politique, budgétaire et managériale, de vaste ampleur, c’est indissociablement un projet de destruction de l’autonomie intellectuelle du monde académique. Ses effets épistémiques produisent des disciplines consensuelles, neutres, qui se targuent de rester à distance du présent, dénudées de tout devoir d’émancipation.
Comme l’écrivaient Theodor Adorno et Max Horkheimer en 1944 dans La dialectique de la raison en des termes qui pourraient valoir pour tout savoir qui n’a pas abandonné la tâche d’une critique du monde dans lequel nous vivons : « La philosophie n’est pas une synthèse, une science fondamentale ou magistrale, mais elle est une entreprise de résistance à la suggestion, un choix délibéré en faveur de la liberté intellectuelle et réelle .»
Dans une volonté de fidélité à ces mots, nous appelons à rejoindre et soutenir les mobilisations académiques contre l’austérité, en cours et à venir.
Signataires :
[1] La LRU avait été l’origine d’une puissante mobilisation de la communauté universitaire et avait donné lieu au mouvement Sauvons l’université !
[2] Projet de loi de finances pour 2025 : Enseignement supérieur - Sénat
Université Lyon 2 - Palais Hirsch - Grand amphithéâtre - Octobre 2022 © Romainbehar, CC0, via Wikimedia Commons
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oui, yug-hitler les blancs ont remboursé les juifs maintenant que répondez vous?
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La culture des alliances n'est pas chinoise.
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... Lire la suite
Moi, j'ai pas de liste mais j'ai un voisin noir comme avant-hier soir qui se vante de voter LE PE Lire la suite
La liste sera longue, très longue...mais établie comment, j'en suis intriguée.
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Commentaires
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@Lidé
08/05/2026 - 14:38
les philisophes ont refusé de manifester en contre la LRU, et maintenant ils sont fachés, pauvres choux?
de toute façon après avoir exterminés 3 continents entiers vous pensez que le monde à besion des philosophes blancs!!!