De l’affaire Aubéry à l’affaire Aliker : chronique de justice coloniale

Les combats contre la justice coloniale en Martinique. A l'occasion de la parution du livre de Marc Hédrich sur l'affaire Aliker, une rencontre avec l'auteur et Edwy Plenel aura lieu le 27 mai au siège de la Ligue des droits de l'Homme.

La préface d’Edwy Plenel

 Longtemps, en Martinique, un costume blanc a porté le deuil du crime impuni qui est au cœur de ce livre (aux éditions Michalon).

C’était celui de Pierre Aliker, le frère cadet du journaliste André Aliker, assassiné dans la nuit du 11 au 12 janvier 1934. Jusqu’à la mort en 2013, à 106 ans, de ce médecin, premier Martiniquais interne des Hôpitaux de Paris, ce symbole fit partie de la vie publique de cette île des Caraïbes, colonie française depuis 1635, soit bientôt quatre siècles : Pierre Aliker fut en effet le plus fidèle compagnon politique d’Aimé Césaire et son inséparable premier adjoint à la mairie de Fort-de-France.

Ancien combattant volontaire de la Grande Guerre de 1914-1918, cité à l’ordre de son régiment pour son dévouement et son courage, son frère aîné, André Aliker, en était revenu avec une conscience aigüe des injustices qui l’amena à rejoindre, autour du Cercle Jean Jaurès, le premier noyau de militants communistes martiniquais. C’est ainsi qu’à côté de son métier de commerçant, il devint l’âme infatigable de leur journal, Justice, non seulement sa principale plume mais, tout à la fois, son rédacteur en chef, son correcteur et son diffuseur.

Un Juste face à l’injustice : ainsi pourrait-on résumer la vie d’André Aliker, qui la perdit peu avant ses 40 ans pour avoir dit la vérité. Avec ce livre, Marc Hédrich, magistrat de métier se faisant historien méticuleux, ne se contente pas de rendre justice à ce martyr du journalisme : il rend enfin la justice dont la Martinique a été privée. Détaillant toutes les preuves contenues dans les archives judiciaires, il nous met sous les yeux le crime, son mobile et ses acteurs. Et, surtout, son commanditaire : Eugène Aubéry.

André Aliker est mort d’avoir révélé la part d’ombre de cet industriel richissime, devenu par son mariage avec une dame Hayot une figure emblématique de la caste « béké » qui, aujourd’hui encore, sous les mêmes patronymes, contrôle l’économie martiniquaise. Bénéficiant de bonnes sources nées d’un conflit entre affairistes, les articles d’Aliker avaient mis au jour toute une réalité de fraudes et de corruptions, de pots-de-vin distribués et de complicités achetées, de fonctionnaires et de politiciens véreux.

Ses révélations ruinaient les apparences de respectabilité républicaine du système colonial : ils prouvaient que, sous leur vernis institutionnel, ce n’étaient que les oripeaux d’une injustice foncière où seul l’intérêt prime, où la loi est inégale, où la justice est asservie. Cette injustice, c’est celle du colonialisme, sa vérité, son aveu. Un colonialisme qu’André Aliker avait mis à nu avec l’affaire Aubéry, pratiquant en pionnier un journalisme d’impact qui oblige son public à affronter des réalités dérangeantes. Une audace qu’il paya de sa vie, enlevé, assommé, ligoté, puis noyé, par une bande de tueurs à gages.

« Pour bien juger, il faut bien connaître » : président de la cour d’assises de Martinique, Marc Hédrich confie qu’il démarre toujours un procès avec cette recommandation. Cette exigence d’un respect de la vérité des faits est la condition partagée d’une justice et d’un journalisme assumant sans détour leur responsabilité sociale, au service de l’égalité devant la loi ou de la liberté d’informer. Une exigence qui oblige souvent à penser contre soi-même, contre son institution et sa profession, tant l’opinion, née du préjugé, de l’intérêt ou de la croyance, peut y égarer le jugement.

C’est pourquoi Marc Hédrich s’est fait historien entêté des erreurs judiciaires. Ce livre qui déplie les trois procès des affaires Aubéry-Aliker, où justice des hommes et vérité des faits ne font pas bon ménage, est en effet son troisième ouvrage sur ce sujet, après L’Affaire Jules Durand (Quand l’erreur judiciaire devient crime) et Les Acquittements scandaleux des Années folles (Quand le crime impuni devient erreur judiciaire), tous deux parus chez Michalon, en 2020 et 2024. Si les erreurs judiciaires l’intéressent en tant qu’historien, c’est parce qu’elles l’obsèdent en tant que praticien qui, dit-il, « espère ne jamais y contribuer ».

Inspecteur du travail ayant rejoint la magistrature par concours interne, d’abord juge d’instruction avant de présider des cours d’assises, Marc Hédrich est de ces magistrats animés par un idéal démocratique qui s’impose aux précautions carriéristes ou conformistes. « L’indépendance de la magistrature n’est pas compatible avec les courbettes », a-t-il confié un jour en commentaire de son adhésion à l’« Association des magistrats allergiques aux décorations », fondée par l’un de ses collègues en 2016.

Une indépendance qu’il ne s’est pas privé de faire valoir pour critiquer les récentes atteintes du pouvoir exécutif à l’intégrité et à la légitimité de la justice, qu’il s’agisse des cours criminelles fossoyeuses des jurys populaires ou de la « justice d’abattage » du plaider-coupable criminel, face aux gardes des sceaux Éric Dupond-Moretti et Gérald Darmanin qui en furent les initiateurs. Marc Hédrich est ainsi de ces juges qui nous réconcilient avec la justice, en refusant sa soumission à tout autre légitimité que celle du peuple au nom duquel elle est rendue. Non sans précaution et prudence, cette attention sensible qui fait, aussi, une justice à portée d’humanité.

L’indépendance est toujours un rendez-vous avec soi-même. En 1981, dans un numéro de la revue Pouvoirs consacré à la justice, un magistrat qui avait été juge suppléant à Fort-de-France dans les années 1950, ironisait sur les qualités rédhibitoires aux carrières judiciaires du point de vue des pouvoirs politiques et économiques, de leurs calculs et de leurs intérêts : « L’esprit d’indépendance, pour ne pas dire la véritable indépendance », concluait-il. Il se nommait Étienne Bloch, avait été résistant, combattant de la France libre, et était le fils aîné de Marc Bloch, le grand historien martyr de la Résistance face au nazisme et au pétainisme.

La résonance n’est pas fortuite.  Alliage de rigueur enquêtrice et de richesse documentaire, la réussite du livre de Marc Hédrich est de donner à voir tout le contexte des drames judiciaires qu’il inventorie. On y croise ainsi quelques protagonistes de cette « étrange défaite » française que fut Vichy, selon la formule de Marc Bloch. C’est le cas, notamment, de Pierre Laval, ministre des Colonies en 1934 imposant la mutation du juge d’instruction trop indépendant de l’affaire Aubéry, et du sénateur Henry Lémery, homme-lige de l’industriel, élu vénal qui fut ministre-secrétaire d’État aux colonies des débuts de la collaboration en 1940, avant d’accompagner durablement l’Association pour défendre la mémoire du Maréchal Pétain.

« Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre », écrivait Aimé Césaire dans Tropiques en 1941. Ce livre est une façon de rester fidèle à cette promesse alors que, de nouveau, « l’ombre gagne »« Les hommes de bonne volonté feront au monde une lumière nouvelle, ajoutait le poète martiniquais. Ah ! Tout l’espoir n’est pas de trop pour regarder le siècle en face. » Juste lui-même, dressé face aux injustices de la justice coloniale, Marc Hédrich est de ces hommes de bonne volonté.

> La Ligue des droits de l’homme et Histoire coloniale et postcoloniale organisent une rencontre autour de son livre avec Marc Hédrich le mercredi 27 mai à 18 h (138 rue Marcadet, 75018 Paris).

Bonnes feuilles

Avant-propos : La trilogie Aubéry-Aliker 

Trilogie. Le mot vient du théâtre grec antique et signifiait une suite de trois tragédies présentées lors des concours dramatiques. Il n’y a pas meilleur mot pour qualifier les trois affaires criminelles dans lesquelles sont mêlées les deux personnalités dont nous allons suivre le destin : l’usinier Eugène Aubéry et le journaliste André Aliker. 

Tout sépare ces deux martiniquais, l’un est blanc descendant de colon, l’autre est noir descendant d’esclavisé, l’un est un riche entrepreneur, l’autre un modeste journaliste, l’un réside dans son château sur les hauteurs du Lamentin, l’autre dans les faubourgs de Fort de France, l’un est mû par l’appât du gain, l’autre par la cause du peuple, chacun a choisi son camp, l’un celui des possédants, l’autre celui des travailleurs. Tous deux sont les acteurs d’une lutte de classe amplifiée par le rapport de domination propre au système colonial.     

Dans ce contexte très particulier, ils vont se trouver embarqués dans une série d’affaires les opposant, et être tous deux confrontés à la justice coloniale, bien éloignée de la vertu dont elle porte le nom. Tantôt plaignant, tantôt lanceur d’alerte, tantôt accusé de crime, tantôt suspect, tantôt victimes, Aliker et Aubéry ont connu, sous presque tous les angles, ce système judiciaire perverti.  

« Justice coloniale », l’expression reprise dans le titre de cet essai est à trois dimensions spatio-temporelles. Certes, elle permet de dater la période dans laquelle s’inscrit cette trilogie, dans les années 1930, et de situer cette série de tragédies dans l’une des plus vieilles colonies françaises, la Martinique. Accessoirement, cette locution symbolise l’affrontement entre nos deux héros, Justice étant le titre du journal que dirigeait Aliker, « colonial » étant le marqueur du style de vie du planteur Aubéry.    

Si la colonisation est une entreprise avant tout militaire, économique et religieuse, le droit et la justice ont également participé à l’édification et la consolidation de l’ordre colonial. Et ce, dans tout l’empire français sur lequel le soleil ne se couchait jamais… de Nouméa à Dakar, de Tananarive à Alger, de Tombouctou à Cayenne, de Saigon à Pointe-à-Pitre, de Saint-Denis à Fort-de-France.

Cette justice coloniale devait ainsi relever plusieurs défis : instaurer un même système dans des contextes culturels et géographiques très divers, lui donner un semblant de légitimité, honorer à minima l’égalité devant le droit dans un ordre reposant sur l’inégalité, pratiquer des peines qui aient un minimum de sens et bien d’autres encore. 

En vérité, c’était mission impossible. Cette dichotomie traduisait le machiavélisme des colons. Comment concevoir la justice dans un ordre intrinsèquement injuste ? Comment sur le plan pénal, concilier la recherche de la vérité et la défense de l’ordre établi ?  

Mieux qu’un long discours sur la justice coloniale, le récit et l’analyse des affaires Aubéry-Aliker, nous tend le miroir terrible des ambiguïtés de toute justice qui prétend incarner un ordre idéal dans une société dominée par la force et l’argent, un système fondé sur la domination.

André Aliker (1894-1934)

Conclusion

L’affaire Aliker reste dans les mémoires comme le plus grand cold case martiniquais. Plus de quatre-vingts ans après ce fiasco judiciaire, il faut se rendre à l’évidence, on ne saura jamais qui a assassiné le journaliste de Justice. Non pas parce que la justice a échoué dans sa quête de vérité, mais parce que la justice coloniale, privilégiant le statu quo, a délibérément œuvré pour ne pas rechercher et confondre l’auteur du crime. Il est symptomatique de constater d’ailleurs que comme Aubéry, la majorité des magistrats intervenus dans ces affaires ont été décorés de la Légion d’honneur, à l’exception notable du juge d’instruction Duchemin.

Certes, il a manqué une grande voix pour porter la mémoire d’André Aliker, ce Jaurès martiniquais. Il a manqué un Voltaire pour prendre à bras le corps toutes ces procédures et dénoncer, comme dans l’affaire Callas, la machination d’une justice à charge. Il a manqué un Zola pour accuser, comme dans l’affaire Dreyfus, chacun des responsables de ces scandales à répétition, pour fustiger ces liens sulfureux entre le pouvoir et l’argent.

Aujourd’hui, que reste-t-il de ce cold case martiniquais ?

  • Le 12 janvier de chaque année, la famille, les amis et les militants rendent hommage à André Aliker, sur le lieu du crime, la plage de Fond Bourlet (Case-Pilote), où un site mémoriel est en projet ainsi qu’au cimetière de la Levée.
  • De son côté, les affaires florissantes du principal suspect, Eugène Aubéry, ont donné naissance au groupe Aubéry qui prospère aux Antilles et en France hexagonale dans les secteurs de l’automobile, l’agroalimentaire, l’agriculture, l’immobilier et le numérique. 

Aujourd’hui, une autre voix doit se faire entendre, et c’est le sens de ce livre. Il est grand temps que la justice française fasse clairement son coming-out sur cette sombre période de la justice coloniale. J’ai la conviction que la justice des hommes se grandit chaque fois qu’elle reconnaît ses erreurs, ses errements, et s’efforce de les corriger publiquement. Il faut lever le voile, sans tabou, décrypter, dénoncer les travers et faire connaître. 

Ce devoir de mémoire est indispensable pour réhabiliter le martyr Aliker, héros de la liberté de la presse. Mais aussi pour graver dans le marbre que la justice républicaine d’aujourd’hui n’est pas l’héritière de cette justice coloniale qui, sous les tropiques, a durablement perverti cette vertu de justice. Ce livre a pour ambition de contribuer modestement à ce « mea culpa » et à cette clarification historique.

 

Un entretien avec Didier Daeninckx sur l’affaire Aliker

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  • POUR LE PEUPLE KALINAGO !

    Qui sont-ils?

    @Lidé

    25/05/2026 - 10:26

    serait-ce ces personnes qui chassaient les nors pour les esclavagistes?

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  • POUR LE PEUPLE KALINAGO !

    Qui sont-ils?

    @Lidé

    25/05/2026 - 10:25

    serait-ce ces personnes qui chassaient les nors pour les esclavagistes?

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