[Série - Qu’est devenue la génération climat ?] L’activiste de 23 ans qui a interpelé Paul Watson à la Fête de l’Huma a fait partie des premières marches pour le climat. Prônant une écologie antifasciste et antiraciste, elle veut s’attaquer à une justice de classe « discriminant les minorités ».
Pressée et épuisée. En cette matinée de décembre, Marie Chureau pousse la porte du troquet sans nous apercevoir. « Oh pardon », dit-elle en enfouissant ses écouteurs au fond d’une poche. Au bout des cils, une pointe de mascara dissimule les traces d’un quotidien à mille à l’heure. « Je dors debout… Je dois avoir une tête terrible. » Le tourbillon des luttes l’a poussée à déserter un temps les bancs de la Sorbonne. À l’approche des partiels, pas d’autres choix que de combler le retard emmagasiné à grand renfort de tasses de café.
En sept ans, la Mayennaise de 23 ans a pris du galon. Anonyme au commencement des marches pour le climat lancées par l’activiste suédoise Greta Thunberg en 2018, Marie Chureau compte aujourd’hui quelques dizaines de milliers de followers sur les réseaux sociaux. « Je me demande bien pourquoi, sourit-elle. Mes vidéos sont un peu schlags. » Toujours est-il qu’elles nous transportent sur tous les fronts de l’écologie politique, des bulldozers de l’A69 aux mégabassines fortifiées des Deux-Sèvres.
Dernier contenu viral en date ? Le 13 septembre, à la Fête de l’Huma. Au bord des larmes, la militante au carré blond et yeux océan témoignait avoir « été plaquée par terre, visage au sol » par trois hommes. Son tort ? Avoir tenté de confronter aux accusations de racisme et de sexisme le capitaine sauveur de baleines Paul Watson, invité d’honneur du festival communiste. « Vraiment, c’est scandaleux, lance-t-elle dans la vidéo visionnée près de 2 millions de fois. On s’est fait tabasser. »

Pour Marie Chureau, l’« écologie est antifasciste et antiraciste, ou n’est pas ». © Mathieu Génon / Reporterre
Trois mois plus tard, dans ce bistrot du 20e arrondissement de Paris, une question demeure : « Pourquoi certains tiennent-ils autant à ces vieux idoles blancs ? » Si combattre « des macronistes et des fachos » ne la dérange pas, devoir affronter « ses pairs » la meurtrit. « Nos camarades racisés sont épuisés de répéter les mêmes choses dans le vent, déplore-t-elle. Notre écologie est antifasciste et antiraciste, ou n’est pas. »
Dissocier ces luttes — auxquelles s’ajoutent sans concession l’anticapitalisme et le féminisme — est à ses yeux inconcevable : « Les écolos privilégiés s’opposant à cette intersectionnalité sont irresponsables. Il ne peut plus s’agir d’ignorance en 2025. Seulement d’une volonté dégueulasse de faire bande à part. » Sa gorgée d’arabica avalée, elle conclut : « Paul Watson et [le journaliste] Hugo Clément ne sont pas nos alliés. » Et cette liste est non exhaustive, à en croire ses stories publiées le jour du décès de l’ex-actrice Brigitte Bardot, dont la proximité avec l’extrême droite, les propos racistes et le soutien à des acteurs condamnés pour agressions sexuelles embarrassent le monde de la protection animale.
Marie Chureau est née dans l’Aisne, à Château-Thierry. La ville de Jean de La Fontaine, précise-t-elle sans trop savoir en dire davantage. « Je n’y ai vécu que deux ans. » Le véritable QG de son enfance se situe 360 km plus à l’ouest, à Laval. Effleurant du bout des doigts ses boucles d’oreilles, elle se remémore les cours de géographie du collège : « Pour le chapitre dédié aux multinationales, le prof s’appuyait sur l’exemple de Lactalis. Avoir le siège du premier groupe laitier sur Terre dans notre ville, forcément ça forçait la fierté départementale. »
Une fierté volatilisée le jour où ses grands-oncles et tantes, producteurs laitiers, ont mis la clé sous la porte. Les prix bas imposés par les géants de l’agro-industrie les avaient broyés. Le sujet est devenu tabou, et les virées à la ferme qu’aimait tant leur petite nièce se sont transformées en lointain souvenir. Sûrement résident là les prémices d’un déclic écologiste. Celui que la montée des eaux, condamnant à un destin immergé l’île vendéenne de Noirmoutier où vivent ses grands-parents, a fini de forger.

« J’admire celles et ceux s’accrochant à de minuscules avancées. Moi, je suis trop révoltée pour me contenter de ces broutilles. » © Mathieu Génon / Reporterre
À ce moment-là, ailleurs en Europe, Greta Thunberg commençait à soulever la jeunesse. Avec un camarade, Marie Chureau a téléphoné aux délégués des bahuts du coin et organisé la révolte. « On a réussi à vider de moitié les établissements, insiste-t-elle, un brin de fierté dans le regard. Nous étions des centaines à défiler dans la rue. Pour Laval, c’était une sacrée perf’. »
Ont ensuite débuté les années de fac parisienne. Un quotidien à l’étroit dans un 9 m² aux abords du parc Monceau — où pullulent Porsche et Lamborghini — qu’elle résume en un mot : « L’enfer. » L’espoir né des marches lycéennes du vendredi lui a toutefois ouvert les portes des hautes sphères politiques. L’âme un poil candide, elle a été reçue au ministère de l’Éducation par une délégation de costards-cravates pour défendre une mise à jour écologiste des programmes scolaires. Réponse ? Humiliation.
« Ces mecs nous ont littéralement ri au nez, se souvient-elle. J’ai très vite perdu mon innocence face à tant de mépris. La désillusion a été violente à encaisser. » Étrange stratégie que celle de ces énarques. Dès cet instant, la Mayennaise et ses acolytes ont épousé une trajectoire plus radicale. La désobéissance civile chevillée au corps, les sages déambulations ont cédé leur place aux envahissements mémorables de centres commerciaux. Jusqu’au patatras de la crise du Covid-19 et le début d’une vie en distanciel.
« Nous étions une génération déterminée, mais les élites diplomatiques ont tout raté »
En 2023, de retour d’une année à Potsdam, aux portes de Berlin, direction Sciences Po Lille. Un prestigieux cursus qu’elle fuira aussitôt découvert son conformisme dérangeant. À quoi bon former des experts en politique climatique tant que des hommes comme Emmanuel Macron seront aux manettes, s’interroge-t-elle ? « J’admire celles et ceux s’accrochant à de minuscules avancées. Moi, je suis trop révoltée pour me contenter de ces broutilles. Les COP, les dix ans de l’Accord de Paris… Je n’en ai plus rien à faire. Et c’est terrible, parce que nous y avons cru. Nous étions une génération déterminée, mais les élites diplomatiques ont tout raté en copinant avec les lobbyistes. »
Ajustant son keffieh avant que le réflecteur du photographe ne l’illumine, Marie Chureau étaye sa décision de déserter les amphithéâtres lillois. En mer Méditerranée, l’eurodéputée franco-palestinienne Rima Hassan, l’écologiste Greta Thunberg et dix autres passagers tentaient de briser le blocus israélien de la bande de Gaza à bord du Madleen. Dans le sillage du deux-mâts, des dizaines de petites mains restées à terre œuvraient au déroulement de l’opération. Marie Chureau était l’une d’elles.
Béotienne en navigation bien qu’un quart Bretonne, elle est devenue en six mois experte de « pièces de bateau “random” » et arrache désormais l’étiquette bourgeoise qu’elle collait volontiers au front des marins. Avec Le Nettoyage ethnique de la Palestine de l’historien israélien Ilan Pappé comme livre de chevet, la Parisienne d’adoption continue de visibiliser sur ses réseaux les crimes de l’État hébreu. Et dans les instants de répit, elle s’imagine tout plaquer, prendre le large et traverser les océans à la voile.

Son objectif, s’attaquer à une justice de classe « discriminant les minorités ». © Mathieu Génon / Reporterre
« Ma vie part dans tous les sens », s’interrompt-elle, amusée. Désormais, des fiches Bristol sur les droits humains envahissent son bureau. Son nouveau master, déniché à la Sorbonne au lendemain d’un burn-out militant, doit la mener jusqu’à la robe noire d’avocate. Pas seulement pour défendre ses camarades activistes, mais pour s’attaquer à une justice de classe « hyper violente, discriminant les minorités » : « Je traîne beaucoup dans les salles d’audience et ça me met hors de moi d’entendre des magistrats en bac +8 parler aux prévenus comme à des gamins de 3 ans. »
Et tant pis si elle ne change pas la face du monde. Un autre chemin l’attend, loin des rêves innocents de l’activiste en herbe du lycée de Laval. « Je suis fatiguée de militer pour le climat à l’international. J’ai envie de me coucher en ayant obtenu une relaxe, bouleversé un destin. » Ses inspirations ? Raphaël Kempf, avocat des Soulèvements de la Terre, ou Yassine Bouzrou, pénaliste ayant défendu la famille d’Adama Traoré, mort en 2016 asphyxié par des gendarmes, et des victimes du géant Lactalis. Et puis toutes celles et ceux dont les 06 sont écrits sur des Post-it en manif’, comme autant de boucliers face à la répression grandissante des libertés.
« Avant de mettre les prérogatives bourgeoises d’avocat au service de la lutte, encore faut-il que j’aie le barreau, rit-elle pour rester les pieds sur Terre. À force de parler, le karma va me tomber dessus. » Et d’ajouter, au cas où un mécène lirait ces lignes : « Autre option de carrière, devenir militante à plein temps... À condition qu’un généreux milliardaire paie mon loyer. » D’ici-là, l’attendent d’interminables journées coincée entre les murs de la bibliothèque universitaire, et des plus existantes, à plonger dans la fosse de Médine, rappeur qu’elle affectionne tant, et, bien sûr, à occuper des champs menacés de bétonisation.
L'activiste Marie Chureau à Paris, le 17 décembre 2025. - © Mathieu Génon / Reporterre
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