En Écosse, une langue traditionnelle au secours des forêts

Deux luttes se rencontrent en Écosse : la promotion des langues indigènes, et la protection de l’environnement. Retrouver de vieux toponymes en gaélique permet de tracer la mémoire d’une faune et flore disparues.

Les reliefs des Highlands, région montagneuse de l’ouest de l’Écosse, évoquent une nature sauvage, à peine touchée par les humains, où alternent vallées désertes, rivières glaciales et collines couvertes de fougères couleur rouille. Des paysages romantisés par la littérature, la série Outlander ou les publicités pour le whisky Glenfiddich, qui sentiraient le tartan, la pluie et la tourbe.

Les cartes OS (Ordnance Survey, l’équivalent britannique des cartes IGN, dessinées au XVIIIe siècle) indiquent pourtant une réalité plus contrastée. « Quand on se penche dessus, c’est comme lire des noms sur une tombe », remarque Ross Christie. Il fait partie des 2,5 % d’Écossais à parler couramment le gaélique, langue natale de sa grand-mère qu’il a étudiée à l’école puis à l’université. Moniteur sportif, il emmène des groupes dans les montagnes des Highlands pour leur apprendre ce qui se cache derrière les toponymes traditionnels de la région.

Ici, c’est un sommet dénué d’arbres dont le nom évoque la présence d’ifs. Là, c’est une forêt de plantation, à mi-chemin entre Glasgow et Fort William, dont l’appellation Doire nan Taghan signifie « chênaie des martres des pins »« Il n’y a toutefois aucune chance de trouver des martres dans cette région. Ce que nous indique ce toponyme, c’est plutôt qu’au moment où les cartes ont été dessinées, les gens se souvenaient en avoir vu. Et qu’en prenant soin de ces endroits, on pourrait peut-être en voir à nouveau. »

Cnoc nan Dearc, la «  colline des baies  », fait référence aux essences natives du coin. National Library of Scotland

Comme Ross Christie, des activistes répartis en Irlande, au Pays de Galles et en Écosse mènent une lutte décoloniale, à la fois linguistique et écologique, pour préserver des noms de lieux et résister à leur oubli et à leur anglicisation. Pour eux, les langues traditionnelles sont un levier de résistance face à l’exploitation de la nature — notamment parce qu’elles sont porteuses d’une mémoire du territoire qu’ils souhaitent préserver, et parfois même restaurer.

La double disparition du gaélique et des forêts

Selon l’agence gouvernementale NatureScot, la forêt calédonienne — la forêt primitive d’Écosse — est aujourd’hui réduite à 4 % de sa superficie. Le résultat, notamment, des Highland Clearances du XVIIIe siècle, lorsque le système traditionnel de clans a été démantelé et que les populations autochtones ont été forcées de quitter leurs terres. Celles-ci sont depuis exploitées par de grands propriétaires qui y ont développé l’élevage ovin et la chasse récréative. Les arbres ont disparu, l’usage du gaélique a reculé, mais une grande partie des noms sont restés.

« Les Clearances ont eu un effet tant sur la forêt que sur la culture et le langage », affirme Eilidh Sykes, qui vit dans la région. Elle travaille à la préservation des toponymes pour informer des projets de réensauvagement, comme celui lancé en 2023 par l’association Trees for Life, qui a ouvert le tout premier centre mondial de rewilding à Dundreggan.

Le domaine, au creux d’une vallée qui borde le Loch Ness, a installé une pépinière d’essences natives de l’Écosse, et souhaite replanter 4 000 hectares. Dans le centre d’accueil des visiteurs, une exposition bilingue en anglais et en gaélique se penche sur l’histoire de ces lieux. Les sentiers ont des noms écossais, et les touristes peuvent participer à des promenades thématiques pour comprendre le paysage.

Les noms en gaélique sont marqués sur ces panneaux indiquant le sentier des genévriers. Trees for life

« Le gaélique, comme nos forêts natives, s’est développé en réponse à l’environnement écossais, et tous deux ont fini, au fil du temps, par être au bord de l’extinction. Alors que nous redonnons vie à ces paysages, il est essentiel de préserver également le gaélique, qui nous aidera à faire des choix éclairés pour l’avenir de la terre et de ses habitants », explique l’association. Une carte visant à « redécouvrir les forêts perdues » recense les toponymes importants de Dundreggan, tandis qu’Eilidh Sykes relit les anciennes poésies locales pour collecter des données sur une possible réintroduction de castor.

La reforestation se déploie sur un temps long, mais Eilidh Sykes est optimiste. « J’espère que dans quelques années, on verra que notre travail a eu un véritable impact sur les paysages et la biodiversité. Cela fait des années que nous alertons sur le sujet, et projet par projet, ça commence à bouger ! » Elle jette un coup d’œil à son téléphone. « On doit être une quarantaine de locuteurs, connectés ensemble sur WhatsApp pour échanger sur ces questions. »

Glen Feshie est l’un des domaines qui a été réensauvagé. NatureScot

Une base de données pour garder la mémoire

En 2024, un autre projet mené par le linguiste Jake King recensait 15 000 noms de lieux en lien avec la présence d’arbres (doire pour les bosquets, coille pour la forêt…). Cette base de données, mise en ligne sous le nom Forgotten Woodlands, fait se superposer ces toponymes indicateurs d’une nature foisonnante, avec des paysages désertiques, de tourbière ou de landes.

On y trouve par exemple la mention Càrn Caochan Ghiubhais, qui évoque la présence de pins, ou Caochan na Feithe Seilich qui fait écho à celle de saules. Mais là non plus, aucune trace d’arbres. « Ces toponymes peuvent nous montrer deux choses : soit une continuité écologique, dans laquelle un ancien nom décrit de manière adéquate la réalité actuelle ; soit les endroits où l’écologie a profondément changé, et où le nom ne reflète plus la réalité. Ces informations sont précieuses pour les propriétaires terriens et les communautés qui envisagent de planter des arbres là où il n’y en a plus » , analyse Ruairidh MacIlleathain. Aussi appelé Roddy McLean, cet écrivain et éducateur est à l’avant-garde de ce mouvement de valorisation des toponymes gaéliques.

L’association Trees for Life a ouvert le tout premier centre mondial de «  rewilding  » à Dundreggan. Trees for life

Installé pendant deux décennies en Australie, Ruairidh MacIlleathain a observé « la grande richesse, dans la culture aborigène, de la connexion entre la langue et le lieu ». À son retour en Écosse, il a décidé « de creuser un peu »« Nous avons en gaélique une centaine de mots pour dire montagne, une cinquantaine pour décrire les tourbières, explique-t-il. Depuis, il tente de penser une « conservation holistique », amenant linguistes et environnementalistes à travailler ensemble. « On est encore en retard, mais on se rattrape ! », sourit-il. Quelques critiques ont émergé, notamment de la part des groupes d’alpinisme et de nouveaux arrivants qui, peinant à prononcer les termes en gaélique, soulèvent des questions de praticité et de sécurité. « Le débat s’est calmé, mais il y a encore beaucoup de travail pour rendre tout cela accessible. »

« Nous avons une centaine de mots pour dire montagne »

Ce lien entre langage et biodiversité a été mis en évidence par le champ d’étude appelé « diversité bioculturelle », qui observe, à l’échelle mondiale, la coïncidence entre zones de forte biodiversité et régions où le plus de langues indigènes sont parlées.

Pour Rajindra Puri, ethnobiologiste et anthropologue environnemental auprès de l’University of Kent, il est évident que « la perte des langues va de pair avec une perte de connaissance du monde naturel : ces noms déploient des vocabulaires remplis de plantes, d’animaux, de classification de paysages, d’histoires et de sens. Enseigner la signification des toponymes crée une intimité et une connexion avec les paysages, et les remet au premier plan. » Pour les activistes écossais, sauver l’un permettrait de sauver l’autre.

Revitalisation de la langue gaélique

Il ne s’agit toutefois pas de tomber dans le mythe du « bon sauvage », insiste le breton Fañch Bihan-Gallic, qui enseigne le gaélique à l’université Sabhal Mòr Ostaig, sur l’île écossaise de Skye. Dans cette stratégie de décolonisation des noms, il faut « prendre garde à ne pas essentialiser les peuples autochtones, qui vivraient au contact de la nature d’une manière pure. Avant de parler de liens spirituels ou mystiques, c’est d’abord un rapport pragmatique à la terre : la transmission, tout en y développant des activités humaines, plutôt que le profit à court terme et l’exploitation ».

Il a tenté, en interrogeant les habitants, de sauvegarder les toponymes oubliés par les cartes OS. Sur l’île de Scalpay, dans les Hébrides extérieures, il en a listé 420, contre une soixantaine sur les registres. En Irlande et au Pays de Galles, d’autres initiatives ont été lancées à l’échelle gouvernementale dans cette même logique, invitant les résidents à enregistrer les toponymes pour préserver les connaissances inscrites dans la mémoire orale des lieux.

Attention à ne pas « essentialiser les peuples autochtones »

En Écosse, ce mouvement peut aussi compter sur la revitalisation de la langue gaélique, avec la promotion depuis les années 1980 de l’éducation en gaélique, et l’arrivée de la chaîne BBC Alba. La musique, les réseaux sociaux, et la loi de 2005 qui fait du gaélique une langue nationale, ont également renforcé le phénomène.

Pour Ross Christie, l’usage des toponymes gaéliques est aussi une manière, plus accessible, de s’intéresser à l’environnement : « Tout l’enjeu de la lutte contre le changement climatique est de motiver les gens à s’engager. Alors, avoir sur le pas de sa porte quelque chose d’aussi petit qu’un nom de lieu peut déjà donner envie de changer ce qu’il y a autour de nous, à notre échelle. »

- © Camille Jacquelot / Reporterre

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