Malgré l’existence d’un fonds d’indemnisation dédié aux victimes des pesticides, les ouvriers agricoles exposés au chlordécone durant des décennies aux Antilles peinent toujours à se faire reconnaître.
Du haut de ses 60 ans, Danielle Sainte-Rose n’a rien oublié du travail harassant dans les bananeraies en Martinique : « Je travaillais dans une exploitation au Lamentin, à Vert Pré. Elle a fermé depuis. Ma mère y était ouvrière agricole. C’est elle qui m’a fait entrer là-bas. Au départ, c’était un petit boulot pour gagner de l’argent. Finalement, j’y suis restée de 1996 à 2011. » Les journées sous le soleil plombant de l’île se ressemblent toutes. Compter les bananes. Poser les gaines photosélectives sur le fruit. Ajouter de l’engrais chimique. Couper les feuilles au moment de la récolte. Le tout, sans aucune protection fournie par l’employeur.
Toutes ces années, sans qu’elle n’en ait conscience, Danielle Sainte-Rose a été exposée au chlordécone. Le pesticide est utilisé aux Antilles depuis 1972 afin de lutter contre le charançon du bananier, l’un des principaux ravageurs des bananiers. Il faut attendre 1993 pour que la France en interdise la vente et l’usage, après épuisement des stocks des exploitants. Les États-Unis l’avaient pourtant déjà proscrit pour sa toxicité en 1977.
« Ça a commencé par des douleurs
dans le dos »
« C’était bien du chlordécone qui était utilisé. Je passais devant les bidons tous les jours en allant travailler et le nom du produit était dessus. On en utilisait encore dans les années 2000, avant que je ne parte. Parfois c’était les ouvriers agricoles qui en répandaient dans les champs et parfois il était directement projeté par hélicoptère, au-dessus de nos têtes, alors que nous ramassions les bananes. Nos chapeaux en étaient recouverts. Ma mère en ramenait même à la maison, sans savoir la dangerosité du produit, pour le jardin », affirme l’ancienne ouvrière agricole.
Depuis, la mère de la sexagénaire est morte d’un lymphome, un cancer du sang, que Danielle Sainte-Rose lie à son exposition au chlordécone. De son côté, elle a été diagnostiquée en 2013 d’une forme de cancer au niveau de la moelle épinière, un myélome. « Ça a commencé par des douleurs dans le dos. Puis dans les os. Je ne pouvais plus me déplacer. J’ai vu plusieurs spécialistes. J’ai dû faire une chimio et une greffe de moelle osseuse. Aujourd’hui, je suis en rémission », explique Danielle Sainte-Rose.
Ce n’est que dix ans plus tard, lorsque le scandale du chlordécone fait la Une des grands médias nationaux, qu’au détour d’une réunion publique organisée par le Coaadep, le Collectif des ouvriers agricoles et leurs ayants droit empoisonnés par les pesticides, et en présence d’un médecin de l’Agence régionale de santé (ARS) en Martinique qu’elle comprend que le chlordécone est responsable de sa maladie.
« L’association m’a aidée à déposer un dossier au Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP). Il a été retenu en février 2024. Je perçois depuis une pension de 883 euros tous les mois. Cela n’enlève pas ma colère, car tout le monde savait que c’était dangereux, à commencer par l’État, déplore celle dont le myélome a été reconnu comme maladie professionnelle. Si l’on peut nous indemniser sur le temps de vie qu’il nous reste sur Terre, c’est déjà ça. Mais je ne comprends pas pourquoi plus de monde n’est pas concerné. »
Moins d’une centaine de dossiers en provenance de la Martinique et de la Guadeloupe ont été déposés en 2024, et presque autant en 2023, selon le rapport d’activité 2024 du Fonds d’indemnisation.
« Il faut rappeler qu’on part de loin, prévient Edwige Duclay, chargée de la coordination du plan chlordécone IV. Le fonds a été mis en place en 2020 et tient compte de l’ensemble des victimes de pesticides. Pas uniquement celles du chlordécone. Pour les Antilles, en 2021, nous n’avions que cinq dossiers déposés. Aujourd’hui, pour les deux territoires, entre 2021 et 2025, on dénombre 302 dossiers déposés. 224 accords et déjà 183 personnes qui sont indemnisées. » L’indemnisation est plafonnée à 1 500 euros par mois et varie en fonction de la maladie.
Des chiffres à mettre en rapport avec les résultats de l’étude Kannari, réalisée en 2013 par Santé publique France, la seule grande enquête sur le sujet publiée à ce jour. Cette dernière avait alors démontré que le pesticide était détecté dans le sang de plus de 90 % de la population martiniquaise et guadeloupéenne.
« Avoir du chlordécone dans le sang ne veut pas dire que l’on va tomber malade. On parle de surexposition lorsque les personnes ont une chlordéconémie supérieure à 0,4 microgramme par litre (µg/L) », précise Edwige Duclay. Reste qu’en 2021, à l’issue d’une vaste campagne de test, sur les quelque 40 000 chlordéconémies réalisées en Martinique et en Guadeloupe, près de 15 % d’entre elles (soit 6 000 personnes) indiquaient des seuils de contamination supérieurs à 0,4 µg/L, explique Edwige Duclay.

Environ 1 000 personnes avaient manifesté en 2022 en Martinique pour lutter contre l’éventuel non-lieu dans l’enquête sur l’empoisonnement des Antilles au chlordécone et exiger justice et réparation. © Fanny Fontan / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Depuis 2022, les ARS ont mis en place un accompagnement dédié pour celles et ceux qui seraient dans cette situation. « Des associations comme Phyto-Victimes, présente en Martinique et en Guadeloupe, peuvent alors aider les victimes à constituer des dossiers pour obtenir une indemnisation », précise Edwige Duclay, qui rappelle que les enfants des travailleurs agricoles peuvent aussi formuler une demande « s’il est démontré que les causes du décès [d’un parent] sont dues à une maladie professionnelle liée à l’exposition prolongée à des pesticides comme le chlordécone ».
Un rappel nécessaire, tant le manque d’information est l’une des premières raisons du faible nombre de dossiers en provenance de la Guadeloupe et de la Martinique. Quelques flyers et affiches existent dans les cabinets de certains médecins, notamment en Martinique, mais rien de plus. Pas d’affichages dans les rues, ni de campagnes télé et radio.
Les associations dénoncent aussi les conditions d’accès au fonds d’indemnisation. Seules les personnes atteintes d’un cancer de la prostate, de la maladie de Parkinson ou d’un lymphome non hodgkinien et ayant travaillé dans l’agriculture aux Antilles sont en droit de solliciter le FIVP.
« Les cancers de la prostate reconnus comme maladie professionnelle par les caisses générales de Sécurité sociale ne concernent que 7 % des ouvriers agricoles aux Antilles. Quant aux indemnités pour les troubles neurodéveloppementaux (TND) chez l’enfant, la réparation ne concerne que ceux dont les mères étaient ouvrières agricoles. Or, 92 % des femmes avec une chlordéconémie positive pendant la grossesse ont par la suite des enfants souffrant de TND. Peu d’entre elles sont des ouvrières agricoles », assure le docteur Josiane Jos-Pelage, présidente de l’Association médicale de sauvegarde de l’environnement et de la santé (Amses).
« Nous sommes débordés »
De plus, la recherche n’a pas encore tout dit des maladies liées à ce pesticide particulièrement toxique. Comme le rappelle Dominique Théophile, sénateur guadeloupéen, lors de la présentation d’un projet de loi dont il est l’auteur visant à mieux indemniser les victimes du chlordécone, « des études de l’Anses et de l’Inserm soulignent les effets néfastes du chlordécone sur le système nerveux, la reproduction, le système hormonal et le fonctionnement de certains organes ».
Le texte en discussion au Sénat en avril visait à élargir le périmètre du fonds à « toute personne souffrant d’une maladie résultant d’une exposition au chlordécone, due aux autorisations de commercialisation et d’épandage délivrées par la République française », qu’elle soit ou non ouvrière agricole. Mais la commission de l’aménagement du territoire en a décidé autrement en rejetant la proposition, considérant « qu’il est nécessaire d’attendre un enrichissement éventuel des données scientifiques pour élargir le champ des pathologies indemnisables ».
Des associations comme le Coaadep tentent de trouver d’autres voies de passage. « En mars 2025, la cour administrative d’appel de Paris a précisé que l’État devait apporter réparation pour préjudice moral d’anxiété envers les personnes durablement exposées à cette pollution. Nous avons pu permettre l’indemnisation de deux ex-ouvriers agricoles de cette manière et nous comptons poursuivre en ce sens. Nous avons déjà 50 dossiers similaires que l’on va tenter de défendre », précise Yvon Sérénus, président du Coaadep.
Reste à savoir si l’indemnisation est la solution la plus adaptée. « Vu le nombre de cas de cancers et de troubles neurodéveloppementaux aux Antilles, le mieux aurait été une mise à disposition gratuite de tous les moyens de rééducation, de psychomotricité, d’orthophonie ou de psychologie, surtout pour les enfants de 3 à 4 ans, estime Josiane Jos-Pelage. Il faut parfois attendre plus d’un an pour un rendez-vous dans un centre d’action médicosociale. Nous sommes débordés. Combler cette carence serait plus utile que d’offrir des rentes individuelles au cas par cas. »
...d'analyse dense et structurée qui, évidemment, ne susciteront aucun commentaire chez les habit Lire la suite
C'est pour contrer les fouteurs de merde tels que toi qui squattent la rubrique d'un site qui a p Lire la suite
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Une large fraction des partis politiques et des médias français sont mobilisés contre l'islam ( L Lire la suite