Parution / Essai essentiel de Benaouda Lebdai aux éditions Casbah : «Frantz Fanon l’Algérien» ou l’acte de naissance d’un choix révolutionnaire

Alors que la commémoration du centenaire de sa naissance a ravivé à travers le monde l’intérêt pour l'œuvre du célèbre psychiatre et essayiste anticolonialiste, un constat s’impose avec une acuité particulière. En effet, une part importante de la littérature critique internationale s'obstine à passer sous silence, ou du moins à minimiser, la relation fusionnelle qui unissait Frantz Fanon à l'Algérie.

C’est précisément pour réparer cette omission historique que Benaouda Lebdaï, critique littéraire et universitaire de renom, publie aux éditions Casbah un essai biographique majeur intitulé Frantz Fanon Algérien.

Un choix. A travers un travail minutieux appuyé sur des références et des témoignages algériens trop souvent ignorés, l’auteur signe la toute première biographie consacrée par un chercheur algérien à cette dimension essentielle du parcours de Fanon.

Il y rétablit une vérité fondamentale. Il est désormais impossible de séparer l’homme de sa patrie d’adoption. Pour Benaouda Lebdaï, amputer le penseur martiniquais de sa matrice algérienne nuit gravement à toute analyse objective de sa trajectoire. Si des biographes anglo-saxons ou occidentaux ont souvent préféré mettre en avant un tiers-mondisme abstrait ou une figure exclusivement afro-descendante, ils ont parfois invisibilisé le combat politique qu’il avait choisi d’épouser au quotidien.

Pourtant, dès 1961, au lendemain de sa disparition prématurée à l’âge de trente-six ans, des figures intellectuelles majeures avaient tranché le débat. Simone de Beauvoir affirmait sans détour que le peuple algérien était son peuple, tandis qu’Aimé Césaire saluait la mémoire de Fanon l’Algérien. L’ouvrage de Benaouda Lebdaï vient ainsi démonter l’idée d’un engagement désincarné, prouvant que sans le combat du peuple algérien contre le système colonial, le théoricien de la libération ne serait jamais allé jusqu’au bout de la théorisation de sa pensée anticoloniale.

Le cheminement de cet engagement exceptionnel prend racine à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, où le jeune médecin-chef débarque au début des années 1950. C’est là, en auscultant les traumatismes profonds engendrés par l’oppression coloniale et les mécanismes d’aliénation de la psychiatrie de l’époque, que s’opère la prise de conscience.

Le choix de la rupture

Le soin médical se mue alors en urgence politique. Très vite, la confrontation avec la réalité du terrain conduit Fanon à faire le choix de la rupture et de l’immersion totale au sein du Front de Libération Nationale. Le psychiatre devient journaliste pour le journal El Moudjahid, apportant sa plume acérée à la cause de l’indépendance, avant de représenter le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne comme ambassadeur à Accra.

Dans les capitales africaines, il porte haut la voix de la Révolution algérienne, devenue le phare des luttes d’émancipation du continent. Cette alliance intellectuelle et charnelle avec l’Algérie n’était ni une posture de circonstance, ni un simple terrain d’expérimentation théorique. Il s’agissait d’une appartenance pleine, entière et réciproque. Cet enracinement s’est, d’ailleurs, perpétué à travers sa propre famille. Son épouse Josie y a vécu jusqu’à son dernier souffle, tandis que son fils Olivier et son petit-fils Cédric y résident encore aujourd’hui, portant fièrement la nationalité algérienne comme un hommage vivant à l’héritage de leur aïeul. Fanon lui-même repose, selon ses dernières volontés, en terre algérienne, à Aïn El -Karma.

En redonnant à cette trajectoire toute sa vérité historique et humaine, le livre de Benaouda Lebdaï ne rend pas seulement hommage à un géant de la pensée anticoloniale ; il offre aux nouvelles générations les clés d’une mémoire retrouvée, plus que jamais féconde face aux résurgences contemporaines des dominances. M-F.Gaidi

Benaouda lebdai
FRANTZ FANON ALGÉRIEN,
UN CHOIX, Casbah Edition, 2026. 1300 DA

Bonnes feuilles

Extraits 1 : «Dès son installation à Blida, Frantz Fanon ressentait cette envie forte d’être auprès des Algériens, de les aider. Sur le plan médical, il applique des méthodes psychiatriques qui favorisent la communication et l’empathie envers les malades mentaux. Il donne alors aux patients ‘arabes’ la parole, ainsi qu’aux patients ‘européens’ dont il a la charge. Il instaure dans son service la liberté d’expression et le respect envers les malades. La méthode qu’il prône leur permet d’exprimer ce qui les touche et ce qui les perturbe. Cette pratique psychiatrique s’avère bénéfique pour le mental des patients ‘indigènes’ remisés dans une aile de l’hôpital où ils étaient abandonnés, confinés, voire enchaînés dans des chambres sans lumière, comme on peut le voir dans l’excellent film en noir et blanc de Abdenour Zahzah, Frantz Fanon avec Alexandre Desane dans le rôle du psychiatre. Avant son arrivée, les malades algériens étaient donc ignorés par les psychiatres coloniaux de l’Ecole d’Alger sous la direction de Docteur Antoine Porot et du Docteur Ramée, dont l’approche médicale s’apparentait à l’esprit colonial même. Dans l’histoire de l’hôpital de Blida-Joinville est ainsi inscrit Frantz Fanon en tant que psychiatre novateur. Parmi les femmes indigènes, la mère de Kateb Yacine y fut internée, envoyée des Aurès vers ce seul hôpital psychiatrique en Algérie coloniale. Sa démence était la conséquence des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata de 1945. Son fils Kateb, alors jeune lycéen âgé de quinze ans, était parmi les manifestants qui revendiquaient l’indépendance de l’Algérie. Il fut arrêté et interné dans un camp de concentration à Sétif, ce qui a créé une immense angoisse chez sa mère qui a assisté au massacre de quatorze membres de sa famille, sous ses yeux. Ces journées tragiques furent critiques pour la mère de futur auteur de Nedjma qui a fait le constat suivant : «Après le massacre, je l’ai vu devenir folle». Son traumatisme fut profond, réel. L’internement de sa mère lui a ainsi confirmé que la majorité des malades algériens de Blida-Joinville souffraient des conséquences du colonialisme et de ses méfaits sur leur mental. C’est cette réalité tragique que Frantz Fanon a découverte dès son arrivée, avec effroi. Les médecins et infirmiers pieds noirs n’ont jamais approuvé l’approche humaniste du nouveau psychiatre, venu de la Métropole, vis-à-vis des patients abandonnés à leur sort, sans soins appropriés. Sa prise en charge des malades «arabes» était mal perçue, voire moquée. De leur point de vue de colons, les «Arabes» ne méritaient pas tant d’égards et de soins. L’équipe médicale de l’Ecole d’Alger d’Antoine Porot ne supportaient pas non plus la reconnaissance des malades algériens envers celui qui leur accordait enfin de l’importance. Comprendre ce contexte, c’est commencer à comprendre Fanon.»

Extrait 2 : «Concernant la réaction immédiate de Frantz Fanon à l’insurrection du 1er Novembre, Alice Cherki affirme qu’il ‘ne tarda pas à montrer toute sa sympathie pour les nationalistes algériens car il était partisan d’une décolonisation totale’. Ceci montre qu’une année après son arrivée en Algérie, son choix ne souffrait aucune ambiguïté. Ses idées anticoloniales étaient connues de ceux qui l’approchaient, de ses intimes, mais il se devait de rester le plus discret possible pour être le plus efficace afin d’aider les premiers militants de la libération de l’Algérie et pour continuer à soigner comme il l’entendait ses malades mentaux algériens. Ses positions politiques étaient donc favorables à la décolonisation de l’Algérie mais aussi implicitement à celle de la Martinique. Au moment de l’insurrection des Algériens, François Mitterrand était Ministre de l’intérieur et face à la guerre il avait déclaré à Radio Alger : «L’Algérie c’est la France», ce qui rassura les Pieds-noirs, et ensuite à l’Assemblée Nationale le 4 février 1955 : «Ceci est le dogme même de notre politique : l’Algérie c’est la France ». Néanmoins, des voix d’intellectuels français s’élevèrent contre la violence de la réaction du gouvernement dans ce département, à l’instar du romancier François Mauriac, éditorialiste à L’Express. Ce dernier était moins politicien et plus lucide quant à l’évolution de l’histoire de ce territoire qu’était l’Algérie. En effet, il a utilisé le terme ‘guerre’, rejeté à l’époque : «La guerre d’Algérie commence». Dans ce contexte, le Comité Révolutionnaire pour l’Unité et l’Action, le CRUA, est devenu Front de Libération Nationale, FLN. C’est ce parti qui a rédigé le texte historique qui marqua le début de l’insurrection du 1er Novembre 1954. Le Manifeste mérite d’être cité car il va jouer le rôle d’une plate-forme fondamentale dans la lutte anticoloniale. Dans la construction de l’engagement de Frantz Fanon pour l’Algérie, cet appel reste fondateur. Frantz Fanon en a pris connaissance en 1955, suite à ses contacts avec les dirigeants de la région d’Alger et de Blida et suite à son implication dans le mouvement de la lutte pour l’indépendance en accord avec les autorités du FLN.»

Extrait 3 : «Les multiples territoires de vie de Frantz Fanon lui ont procuré des possibilités d’accomplissement et d’envol vers une acquisition de convictions innovantes dans les domaines psychiatriques et politiques. Ce qui est frappant chez cet homme d’exception, c’est son empathie envers son prochain, sa disponibilité pour l’Autre, sa probité intellectuelle et professionnelle, son abnégation. Sa fidélité envers ses engagements politiques et idéologiques est remarquable dans le sens où ses actes ont toujours été en faveur des plus démunis, des subalternes, des colonisés.»

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Commentaires récents

  • Soufriere has a new mayor

    la créolité en action?

    @Lidé

    07/10/2026 - 17:06

    cette idéologie "créolité" est pénible sur ce site.
    Lire la suite

  • En Allemagne, le fantasme d’une partie de l’extrême droite de récupérer l’Alsace-Lorraine (et plus encore)

    Bonne nouvelle

    @Lidé

    07/10/2026 - 16:11

    Enfin, une bonne guerre tribale comme les blancs les aime!!
    Lire la suite

  • « La dignité alimentaire : une nouvelle manière de penser et d’agir concrète et incarnée »

    "Les bourgeois nègres sont pires que les Békés" !!!

    yeg

    07/10/2026 - 13:33

    Enfin !!!!!! Albè a réussi à sortir une phrase intelligente !! Lire la suite

  • Notre 6 octobre, leur 7 octobre

    Et ça commence par Mqe Première !!

    yeg

    07/10/2026 - 11:56

    ........ L'Occident a pris l'habitude d'imposer ses dates au monde entier .......Exact !!
    Lire la suite

  • En Allemagne, le fantasme d’une partie de l’extrême droite de récupérer l’Alsace-Lorraine (et plus encore)

    L'AFD et les fantasmes de récupération de "L'Alsace-Lorraine"

    Charles W. Scheel

    07/10/2026 - 11:31

    Les déclarations provenant de l'extrême droite allemande mentionnées dans l'article ci-dessus me Lire la suite

  • « La dignité alimentaire : une nouvelle manière de penser et d’agir concrète et incarnée »

    PARCE QUE...

    Albè

    06/10/2026 - 08:07

    ...le système en place (bas salaires, prix trop élevés etc.) font que la majorité des Martiniquai Lire la suite

  • « La dignité alimentaire : une nouvelle manière de penser et d’agir concrète et incarnée »

    Hystérie anti-békée

    yeg

    06/10/2026 - 07:05

    L'ONF , les agriculteurs âgés non-remplacés et la CTM (encore ...) qui loue des terres sans l'ea Lire la suite

  • « La dignité alimentaire : une nouvelle manière de penser et d’agir concrète et incarnée »

    L'ONF appelle ce phénomène...

    Albè

    05/10/2026 - 21:05

    ..."les forêts secondaires".

    Lire la suite
  • « La dignité alimentaire : une nouvelle manière de penser et d’agir concrète et incarnée »

    ILS NE SONT EVIDEMMENT...

    Albè

    05/10/2026 - 19:03

    ...responsables DE RIEN tes amis békés ! Lire la suite

  • « La dignité alimentaire : une nouvelle manière de penser et d’agir concrète et incarnée »

    A Béké ,Béké et demi ....

    yeg

    05/10/2026 - 16:48

    Les Békés malgré leurs défauts et responsabilités ne sont comptables ni des 41 000 hectares (de m Lire la suite