Liberté de la presse ou des patrons de presse ?

Yves-Léopold MONTHIEUX

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On le sait, la liberté de la presse locale est totale à l’égard du pouvoir national français. Il est possible, en effet sans encourir le moindre risque, de dire ou écrire pis que pendre sur le préfet ou le président de la République et, d’une manière générale, sur la politique du gouvernement. Cette liberté s’observe y compris sur les antennes de la station publique. En revanche écrire ou proférer un jugement négatif sur le politique martiniquais expose le média à des sanctions immédiates. « Mettre la presse au diapason », telle avait été l’ambition souvent rappelée de l’un de nos princes. De sorte que lorsqu’on s’interroge sur le lieu du véritable pouvoir politique (hors budgétaire), il est permis à bien des égards de le domicilier en Martinique où la crainte de l’élu pèse de tout son poids sur les médias locaux. D’où cette interrogation indirecte : « Dis-moi qui est craint je te dirai qui a le pouvoir ». Ainsi, foin des articles 73 ou 74, en matière médiatique la liberté c’est l’autonomie voire l’indépendance à l’égard de Paris.

En dessous du pouvoir politique local vient la liberté des patrons de presse. Sous l’autorité sourcilleuse du politique, ils sont chargés comme par délégation de la police de la parole. Aussi, devançant la volonté du politique, ces derniers n’ont pas hésité récemment à virer manu militari deux chroniqueurs de télévisions privées. Privées mais de privatisation quasi-familiale bien qu’elles émargent au budget de l’Etat et de la Collectivité. L’un d’eux a été écarté avec éclat, Eddie Marajo, dont la compétence est reconnue mais la liberté de ton et d’expression, devenue insupportable.

Vient ensuite sous cette double tutelle, la liberté des journalistes. On est loin de la liberté de l’information et, plus encore, de la liberté d’expression. De la liberté des journalistes découlent leur liberté d’ostraciser. Celui qui écrit ces lignes a pourtant rencontré la liberté d’expression. A France-Antilles la parution quotidienne du journal, son apparence institutionnelle et sa volonté de neutralité permettent la publication de certaines « tribunes libres ». Mais la liberté d’expression est surtout appréciée dans les organes de presse dont les propriétaires, autonomistes ou non, indépendantistes ou non, font fi parfois du sectarisme de leur entourage pour imposer la démocratie. Ainsi j’ai rencontré la liberté d’expression à Antilla, Politiques publiques, Madinin’art, Montraykréyol et Fondaskréyol où les « patrons » de presse sont des démocrates. La liberté d’expression écrite est donc possible en Martinique, mais dans cette île où la lecture recule, les librairies ferment et l’illettrisme croît, l’écrit a besoin d’être relayé par les antennes audiovisuelles. Lesquelles le savent et en jouent.

Trois semaines après la défaite de l’ancien président de la CTM, en juin 2021, paraissait l’ouvrage de votre serviteur intitulé Alfred Marie-Jeanne a bouclé sa révolution. A ce jour, cette parution n’a fait l’objet d’aucun intérêt de la part des journalistes de la Martinique. D’où leur indifférence pour ce regard unique porté sur l’homme qui a marqué au plus haut niveau la vie politique martiniquaise pendant un demi-siècle ; celui qui a été à l’initiative de la suppression du département au profit de la CTM ; celui qui avait déjà été à l’origine de la consultation populaire de décembre 2003 ; celui qui a pu se croire concurrent de Césaire devant l’histoire. En revanche, ce livre a suscité deux réactions qui m’honorent, venant d’intellectuels irréprochables quant à leur notoriété et la fermeté de leurs engagements politiques. Ils sont tous les deux originaires de Guadeloupe.

L’un d’eux, Danik Zandronis, journaliste engagé et respecté, m’a adressé ces mots : « J’ai lu avec beaucoup d’attention et de plaisir votre ouvrage sur AMJ ; j’avoue que j’ai appris beaucoup sur le “back office” politicien martiniquais. D’ailleurs j’ai prévu de vous interroger en direct à la télévision (CANAL 10) pour en parler. Enfin, vos contributions sont lues et participent au débat ». L’autre, enseignant-chercheur à la fac, animateur de radio et se disant ami des “activistes”, m’a écrit en ces termes : « J’ai terminé, il y a quelques jours, votre livre ! Je l’ai trouvé passionnant et très édifiant ! J’en parlais d’ailleurs au téléphone avec Garcin Malsa à qui j’ai conseillé vivement de se le procurer. Je trouve, peut-être à cause de mon ignorance, que ce genre de plume informée, nuancée et impertinente manque chez nous. Particulièrement sur l’histoire sociopolitique contemporaine et ses enjeux. Merci pour ce livre. Je compte le “chroniquer” très bientôt sur l’antenne (…) et encourager le pays à le lire. Je serais ravi d’échanger avec vous ». L’échange a eu lieu, qui connaîtra des prolongements.

Manifestement, ainsi présentée par ces hommes de média de Guadeloupe, cette plume martiniquaise semble de trop pour les patrons de presse et les journalistes martiniquais. En ces temps de retour aux racines populaires, un vieil adage me revient : « on n’est jamais ni roi ni reine de son pays ».

Fort-de-France, le 11 novembre 2021.

Yves-Léopold Monthieux

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