Intervention lors du vernissage de l’exposition du « Fonds Charpentier », Mairie de Saint-Pierre, le 16 juillet 2026

Dominique Berthet

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Au nom de Madame le Maire, Ludmilla Larade Eustache, et du Conseil municipal de la Ville de Saint-Pierre, je vous souhaite la bienvenue au vernissage de l’exposition du « Fonds Charpentier ». Cette seconde exposition depuis l’élection de la nouvelle équipe municipale en mars dernier, fait suite à la présentation de céramiques récentes de Victor Anicet (mai-juin 2026) des séries « Caldera » et « Cratères » en lien avec la commémoration de l’éruption de la Montagne Pelée. L’exposition qui débute aujourd’hui est à la fois un hommage et la mise en lumière d’une autre période de l’histoire de Saint-Pierre et plus globalement de la Martinique.

Cette exposition rend en effet hommage à un couple d’artistes pionniers, Paule Charpentier, née Jacques-Joseph (1910-2004) et Hector Charpentier (père) (1910-1983), qui ont marqué cette ville par leur engagement artistique, dans une période fondatrice pour ce qui est de l’art en Martinique.

Le Fonds Charpentier constitue un ensemble artistique remarquable conservé par la Ville de Saint-Pierre. Cette collection acquise par la municipalité sous la mandature de Jean Maurice (1977-1988) rassemble 41 œuvres réalisées par Paule et Hector Charpentier. Une sélection de 21 œuvres est présentée dans l’actuelle exposition, visible du 16 juillet au 5 septembre 2026.

 

L’art et l’histoire se conjuguent ici pour faire œuvre de mémoire et nous rappeler que si l’art contemporain en Martinique est si riche aujourd’hui et de plus en plus reconnu à l’échelle internationale, ce dont nous nous réjouissons, c’est aussi parce qu’il y a eu des précurseurs qui, durant la Seconde Guerre mondiale et après, ont engagé une réflexion sur ce que devait être, à leurs yeux, l’art martiniquais. Pour comprendre cette préoccupation et les orientations qu’ils ont données à leur pratique, il faut resituer leur travail dans la période historique particulière qui leur correspond.

Rappelons tout d’abord à quel point Saint-Pierre est une ville chargée d’histoire. Elle est d’abord le symbole de l’insurrection du 22 mai 1848 qui a conduit à l’abolition de l’esclavage en Martinique le lendemain. Elle fut aussi le théâtre d’un anéantissement et d’une tragédie le 8 mai 1902. Elle est encore symbole de renaissance, même si elle ne parvint jamais à retrouver son faste économique et artistique d’antan. Pourtant, après la Seconde Guerre mondiale, Saint-Pierre fut aussi un foyer artistique.

Il convient de dire quelques mots de cette période trouble et difficile que les Martiniquais ont traversé pour que l’on comprenne bien l’importance de ce qu’elle a fait naître. Durant cette période au cours de laquelle la population était sous le joug de l’Amiral Robert, comme cela est parfois le cas dans les périodes les plus sombres, s’est développée une capacité de résistance. Celle-ci s’est manifestée par exemple dans la création d’une revue culturelle nommée Tropiques, publiée à Fort-de-France, en 1941, à l’initiative d’Aimé Césaire, son épouse Suzanne Roussi et René Ménil, pour ne citer qu’eux. Rusant avec la censure, elle fut pourtant interdite un temps, avant de reparaître jusqu’en 1945, puis cesser définitivement. En 1945, le monde prenait une nouvelle orientation, le combat culturel de cette revue laissa place, pour ses animateurs, au combat politique.

Retenons pour les besoins de mon propos que dans les pages de cette revue, en particulier sous la plume de Suzanne Césaire était condamnée la poésie « doudouiste » et par extension toute production littéraire et picturale portant la marque ou la trace de clichés exotiques. La question posée durant la guerre était comment produire un art martiniquais authentique, c’est-à-dire exempt de stéréotypes véhiculés par des regards de continentaux.

C’est en raison et dans la poursuite de ce questionnement que l’on peut comprendre la création de l’Atelier 45, premier mouvement pictural martiniquais, créé par trois jeunes peintres, précisément en 1945 : Raymond Honorien, Marcel Mystille et Germain Tiquant[1], rejoints par d’autres peintres. Ces artistes furent des fondateurs, des explorateurs ouvrant des voies vers un art considéré comme significatif de la réalité martiniquaise. Cette génération d’artistes voyait dans le réel et sa représentation une façon d’exprimer une identité.

De leur côté, Paule et Hector Charpentier qui se trouvaient à la même époque à Saint-Pierre, menaient aussi un travail pictural s’inspirant et mettant en valeur leur environnement, les paysages, leur lieu de vie, le quotidien des habitants, des moments populaires, comme en attestent la sélection d’œuvres que le public va pouvoir observer à l’occasion de cette exposition.

Les œuvres présentées ici, réalisées entre 1950 et 1978, illustrent une période de pleine maturité artistique de ces deux artistes. Elles s’inscrivent dans le courant figuratif, plus précisément dans des courants figuratifs puisque l’on peut constater l’influence de plusieurs mouvements picturaux, tout en restant attachées à la représentation de paysages de la Martinique et de la vie quotidienne. D’autres œuvres montrent aussi des expressions dans lesquelles la figuration laisse place à des propositions « élargies », parfois même figuration et une certaine abstraction dialoguent dans une même composition. Cette recherche témoigne d’une volonté d’explorer différentes formes d’expression picturale tout en demeurant profondément inspirées par l’environnement martiniquais.

On doit donc à Paule et Hector Charpentier d’avoir fait de Saint-Pierre, après-guerre, un autre foyer artistique important de Martinique. Peintres et enseignants, ils ont aussi dynamisé l’expression picturale dans le nord de la Martinique, en ouvrant place Bertin, dans les années 1945-1950, là où ils vivaient et travaillaient, une galerie d’art, qui fut la première galerie de Martinique, puis une seconde à Morne-Rouge. Lorsque l’on observe la difficulté qu’il y a encore aujourd’hui à ouvrir et faire vivre durablement des galeries d’art en Martinique, on mesure à quel point leur initiative fut audacieuse et importante, d’autant plus à cette époque. J’ai souhaité recontextualiser l’apport artistique essentiel de ces deux artistes afin que l’on mesure mieux le rôle qu’ils ont joué. C’est donc tout légitimement que la ville de Saint-Pierre leur rend cet hommage.

Ce qui fait aussi de ce vernissage un moment très important, c’est la présence à cette occasion de Madame Huguette Charpentier-Baltide leur fille, docteure en gynécologie bien connue, et de Hector Charpentier fils, lui-même peintre et sculpteur qui, suivant les traces de ses parents est devenu un artiste célèbre dont la réputation a dépassé l’espace géographique caribéen pour étendre son rayonnement en Europe, aux États-Unis, au Japon.

 

Les œuvres d’art sont ce qui reste lorsque leurs auteurs ont disparu. Elles sont des traces, des mémoires essentielles. Elles transcendent le temps. L’art est précieux, il nous est indispensable. Il faut le respecter, le mettre en valeur et le rendre accessible au plus grand nombre. C’est ce que nous avons tenté de faire à l’occasion de cette exposition.

 

 

[1] Un hommage leur fut rendu lors d’une exposition qui s’est tenue du 3 octobre au 12 novembre 2016 à Tropiques Atrium, Fort-de-France.

 

 

 

 

 

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