Les fêtards du 22 mai se sont tus.
Nous les avons écoutés ou lus.
On a parlé comme depuis 10 ans un peu de Schœlcher, de Porry Papy, de l’esclavage Romain et son tambour, de Rostolant le Gouverneur… Du décret de Schœlcher du 27 avril arrivé le 3 mai après l’abolition effective du 23 mai à 15 heures environ.
Et puis rien de neuf. Bien sûr qu’on a dit qu’il y avait avant le 22 mai une «série de révoltes d’esclaves». Comme des poussées de boutons de fièvres saisonnières.
Mais on n’a cité personne d’avant !
Le 22 mai arrive comme la dernière et définitive poussée de boutons.
Une histoire tellement anonyme qu’elle en devient collective, robotisée. Un véritable miracle historique dont serait fier Marx disant que c’est le peuple qui fait l’histoire.
C’est effrayant d’inhumanité ce 22 mai.
Or de toute l’Amérique des USA au Brésil en passant par les Antilles grandes et petites, la Martinique est le seul pays ayant aboli l’esclavage par l’action des seuls hommes de couleurs après Haïti. Partout ailleurs l’esclavage a été aboli grâce à la lutte conjointe des hommes de couleurs et des colons antimétropolitains.
L’originalité haïtienne on la connaît. On sait l’action des grands hommes de Mackendal à Christophe sans oublier les grands mulâtres.
Qui parlerait de la Révolution française sans en remonter à Voltaire pour arriver jusqu’à Robespierre et Bonaparte ?
Qui parlerait de la Révolution russe sans en remonter à Lénine et ses amis en Suisse animant de son journal l’Iskra les militants sur le terrain, envoyant des émissaires et en recevant pour organiser les actions ?`
Qui parlerait d’une révolution quelconque sans en remonter à leurs cerveaux à leur guide, au mode d’organisation, bref sans en montrer tout son champ historique ? Et pourtant ce n’est pas cela qui se passe pour notre Révolution anti esclavagiste de 1848 qui, à travers les radios et journaux circonstanciels, est présentée encore en 1997 comme un acte violent, spontané, tombé du ciel comme les mains de l’esclave Romain sur son tambour… Un acte presque soudain d’un peuple d’esclaves brusquement majeur et victorieux. Cela n’existe pas.
L’article de Mme E. L (Nom supprimé par moi: HP)
Parmi toute la prose et la glose entourant ce 22 mai 97, l’article le plus décevant est celui d’une Madame É. L.
Avant de réciter, comme tous les autres «les événements» archi-connus, elle écrit :
«L’abolition de ce jour est le résultat d’un long combat, d’une vieille revendication d’au moins 35 ans. Les partis politiques de gauche et nationalistes, les syndicats, les associations en avaient fait leur revendication première dans les années 1970, symbole de la lutte d’un peuple tout entier pour sa libération».
C’est une contre-vérité que nous sommes obligés de rectifier.
En effet la lutte pour la reconnaissance (on devrait dire la connaissance plutôt) du 22 mai a commencé exactement le 27 avril 1970 à 09 heures devant le Palais de Justice de la capitale où s’étaient donnés rendez-vous tous les dirigeants des partis et syndicats de gauche (sauf Césaire absent du pays) pour commémorer le 27 avril autour de la statue de Schœlcher et sous la présidence du Cercle V. Schœlcher de M. Louis Adrassé.
Les discours assimilationnistes allaient commencer lorsque 3 militants nationalistes (Bourgade, Cabort, Honoré) ont surgi avec des tracts dénonçant l’imposture du 27 avril.
Dans la semaine suivante M. Armand Nicolas, prof d’histoire et chef du PCM, réagit brutalement dans un article intitulé «Lutte idéologique», en voilà l’extrait significatif :
«À l’occasion de la manifestation du 27 avril organisée par le cercle Victor Schœlcher pour commémorer la libération des esclaves à la Martinique, un tract qui voudrait être révolutionnaire, ultra-révolutionnaire, «plus révolutionnaire», a été diffusé par un groupuscule gauchiste clandestin, contre ce qui est appelé le “culte du 27 avril”».
(«Justice» du 7 mai 1970 – lutte idéologique)

15 jours plus tard M. Émile Maurice chef de l’UNR (RPR), prof d’histoire aussi réagit dans son journal «Le Combat», voilà l’extrait significatif dans un article intitulé «A démagogue…» du 16 mai 70 :
«…Or voici qu’à l’occasion de la commémoration du 112è anniversaire du décret du 27 avril 1848 abolissant l’esclavage, un groupuscule gauchiste qui opère dans la clandestinité, vient de franchir un nouveau pas d’ans l’escalade de la violence et d’aller plus avant dans la voie des surenchères démagogiques…».
Mme L., il est donc clair que la Gauche en 1970 n’avait pas du tout comme «revendication première» le 22 mai. Dans cette commémoration de 1970, le PPM était largement représenté par Arthur Régis entre autres. Faites donc une recherches à la bibliothèque… Schœlcher.
Il y a une grande duplicité entre savoir que le 22 mai existe et fêter pompeusement le 27 avril. La lutte pour le 22 mai fut essentiellement le combat des nationalistes indépendantistes et non des «nationalistes» genre PPM.
Si la gauche et la droite ont fini par admettre la priorité du 22 mai, c’est grâce aux gifles des indépendantistes.
Mme L., prof d’histoire aussi, pose enfin le vrai problème de l’histoire écrite «en fonction des questionnements du temps présent». Avec justesse elle constate : «De la même manière que la revendication du 27 avril comme date fériée jusqu’en 1946 pouvait apparaître comme réductrice, celle du 22 mai prend le contre-pied et aboutit au même résultat : cela du fait isolé, celui de l’unité causale dans le champ explicatif de l’histoire».
Et enfin elle se demande : «Pouvons-nous aujourd’hui nous atteler à une histoire de l’abolition de l’esclavage qui soit celle des structures, des processus et des étapes. La replacer en tenant compte des mentalités, des influences culturelles, de la diffusion et de la réception des informations, etc.».
Justement Mme L. si vous étiez sérieuse c’est exactement cela qui aurait du être la matière de votre article après avoir déchiré celui paru dans France Antilles.
Vous continuez bonnement à faire «comme si les passeurs de mémoire que sont la famille, les anciennes communautés de quartier, les enseignants (surtout) avaient failli à leur mission». Ils ont failli Madame.
Si au lieu de vous abreuver chez MM. De Brudel et De Duby De France vous aviez lu l’insignifiant roman intitulé «La mangrove mulâtre» de Guy Cabort Masson de St-Joseph vous auriez lu que la question du 22 mai a été «l’Événement replacé dans sa longue durée».
Souffrez Madame que je vous en fasse un cours résumé.
Au bout de 24 ans de luttes
Il y a eu de nombreuses révoltes d’esclaves depuis les cales des bateaux négriers. En Martinique vont peu à peu coexister 3 classes d’individus.
– Les Colons-administration française imbriqués,
– Les esclaves, plus nombreux,
– et grossissant peu à peu entre les deux classes précédentes les Hommes de couleur libres appelés «mulâtres», quelque soit la couleur de la peau.
Lorsqu’il y a révolte d’esclaves les colons et l’administration sévissent mais aussi les homes de couleur libres parce qu’en tant que libres ils ont intérêt à l’esclavage. Comme le clergé d’ailleurs.
Il se produit un événement le 15 janvier 1824. Ce jour, des hommes de couleur libres sont arrêtés, jetés au bagne, remis en esclavage puis bannis. Ils avaient écrit aux autorités une presque supplique pour améliorer le sort des esclaves. Rien de sérieux en apparence ?
Oh non ! Des mulâtres avaient osé écrire, se comporter en Homme tout court.
À partir de là, la lutte contre l’esclavage change de mode, pour deux raisons. La première tient à la très forte personnalité de ces mulâtres condamnés. La seconde, c’est que la classe des mulâtres prend conscience que leur liberté est révocable, qu’ils sont, chacun à cause de l’arbitraire des colons et de l’Administration, qu’ils sont des esclaves en sursis.
Il n’y a plus trois classes en présence mais deux : les colons et les esclaves en sursis ou en réalité. Ces mulâtres condamnés en 1824 (on les connaît mais on ne les fête pas !) sont surtout Cyrille Auguste Bissette, Fabien et Volny.
C.A. Bissette n’est pas n’importe qui. C’est le cousin côté-cuisse de l’ex-impératrice Joséphine de Beauharnais et surtout il montrera qu’il a une très forte personnalité, du courage, de la ténacité. Il luttera en banni jusqu’en 1852 pour imposer ses idées émancipatrices…
Installé à Paris, Bissette crée un journal (la revue des colonies) pour dénoncer les scandales esclavagistes. Il reçoit ceux qui viennent du pays pour qu’ils témoignent. Il envoie des émissaires au pays pour avoir de la matière et plus tard pour créer dans toutes les communes des «comité pour l’abolition». Bref, il dirige, organise. C’est exactement ce que fera Lénine de la Suisse 60 ans plus tard…
Jusqu’en 1842 Bissette se bat pour l’abolition en général et après il radicalise sa position. Il est pour l’abolition immédiate et sans condition et là il s’oppose aux philanthropes abolitionnistes unis dans «la Société Française pour l’Abolition où se croisent des hommes comme De Broglie, V. Hugo, Schœlcher, Tracy… Hommes de poids qui veulent d’une abolition progressive, raisonnable c’est-à-dire avec l’accord des Colons.
Abolition immédiate et sans condition ?
Abolition progressive en accord avec les colons ?
Voilà où se fait le clivage en «révolutionnaire» (Bissette) et abolitionniste (Schœlcher).
24 ans de lutte obstinée de Cyrille Auguste Bissette appelé familièrement le Grand Charles puis Papa Bissette lorsqu’il rentre au pays, triomphant. Rendu en esclavage, marqué au fer rouge, jeté au bagne, banni et 24 ans de lutte voilà le bilan de ce héros national. Le plus puni et le plus grand de toute notre histoire.
Les événements d’avril-mai 1848 sont la partie visible de l’iceberg, d’une Martinique organisée dans presque toutes les communes en Comité pour l’abolition, créés à l’instigation de Bissette s’appuyant sur les hommes de couleur libres, des francs-maçons blancs et de couleur, des «esclaves à billet»…
Bissette a gagné : la Martinique a eu son abolition immédiate et sans condition mais, ruse de l’histoire ou puissance du colonialisme «démocratique», Schœlcher a aussi gagné puisque ministre il a pu indemniser les colons (rachat des esclaves) et avec cet argent les colons ont industrialisé le sucré et créé… le Crédit Martiniquais (1)… à partir du Crédit Foncier… Curieux n’est-ce pas ?
Même l’officiel historien, Léo Élisabeth a, dans une brochure sur l’abolition touffue et sans problématique nationale, remarqué que en 1848 les geôles de St-Pierre ont élargi un certain détenu appelé Lacaille qu’on retrouvera 22 ans plus tard à la tête de la grande révolte du Sud en 1870. Mme L., vous croyez que ce Lacaille avait été jeté en prison pour avoir volé des cacahuètes ? Nous devrions, Mme L. arrêter ce cours résumé mais nous tenons à vous dire autre chose.
En 1851-52 Bissette exactement comme tous les libérateurs de l’Amérique latine, comme Bolivar, il s’allie aux colons pour tenter de prendre le pouvoir, par un coup de force, pour détacher la Martinique de la Métropole. Bissette à Paris fréquentait les Latino-américains. Il échoue. Il repart.
La place est libre pour Schœlcher et son agent Perrinon et Desproges Ernest qui prennent la direction idéologique de la colonie. Le Schœlchérisme, stade suprême de l’assimilation puisque «de gauche» adopté par toutes les élites de couleur (y compris Césaire qui dans un discours déraille Bissette en l’accusant de s’être allié aux colons sans dire dans quel but. Ironie de l’histoire les colons maintenant subventionnent les élections du PPM de Césaire), le Schœlchérisme donc du 27 avril a effacé pendant 120 ans le souvenir du 22 mai et il permet encore l’effacement de la lutte exemplaire de Cyrille Auguste Bissette, père de l’abolition. Le Schœlchérisme est Mme L., l’idéologie dominante, régnante encore dans votre école.
Conclusion
Vous aviez raison Mme L. de dire que le 27 avril est réducteur parce que tout mérite de l’abolition revient à l’Extérieur. Que le 22 mai est réducteur parce qu’il semble donner tout le mérite à l’Intérieur. Mais il faut comprendre que les nationalistes indépendantistes n’avaient pas le choix. Ils ont du lutter pendant 10 ans pour faire admettre que le 22 mai existait et qu’il dépassait le 27 avril.
Ce qui est réducteur, quasi enfantin c’est la façon de présenter le 22 mai actuellement, de façon presque miraculeuse, hors tout champ spatio-historique. Et surtout sans faire apparaître les héros réels de cette révolution. Ce que vous faites dans votre article. Et après vous voudriez «mettre à jour la lente fissuration d’une société qui produit ses propres contradictions en relation avec un environnement en mouvement ; étudier l’abolition de l’esclavage dans toutes ses implications, politiques, économiques et sociales, certes, mais aussi culturelles, mentales, voire psychologiques, et sur une période qui ne se limite pas à avril-mai 1848 mais qui embrasse le long XIXè siècle».
C’est très joli comme phrase universitaire mais si vous aviez lu notre modeste Mangrove mulâtre au lieu des grands grecs français, vous auriez constaté que plus de la moitié du travail y est fait.
27 avril ou 22 mai, dites-vous ? C’est dépassé, la Martinique a choisi la vérité du 22 mai.
Une histoire-problème, dites-vous ? Non c’est vous (et votre université) qui en tant qu’historiens officiels avez des problèmes parce que vous n’habitez pas l’histoire de notre pays et donc ne pouvez la faire habiter votre école.
Tous ces grands mots et chichis universitaires sont destinés à noyer le poisson. Un poisson nommé Cyrille Auguste Bissette. C’est en lui que s’incarne le champ historique du 22 mai et qui rend superfétatoire le 27 avril pour la Martinique (mais non pour la Guadeloupe).
Comment voulez-vous que des politiciens, des historiens, des universitaires qui ont une mentalité, un idéal de géreurs-commandeurs donnent sa place, toute sa place, à un homme comme Bissette qui lui, est arrivé à un idéal de chef d’État martiniquais ?
En 1970 des nationalistes se sont levés pour faire connaître, célébrer le 22 mai, lui donner toute sa place.
C’est chose faite.
Maintenant les nationalistes doivent se battre pour faire connaître et honorer le plus grand héros de notre histoire, Bissette.
Soyons réducteur, et disons crûment que tant que toutes les rues, bâtiments, etc… demeure un peuple sans modèle digne, indigne.
G.C.M.
Article paru dans Antilla n° 733 du 7 juin 1997
Cyrille Auguste Bissette le libérateur
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...vous contentez de critiquer cet article (ce qui est votre droit le plus absolu), puisque vous Lire la suite
serait-ce ces personnes qui chassaient les nors pour les esclavagistes?
Lire la suiteserait-ce ces personnes qui chassaient les nors pour les esclavagistes?
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